—Quoi! vous aussi, vous me quittez! s'écriait le Duc, avec émotion...
Et là-dessus, le chambellan de lever les sourcils, douloureusement. Tout l'avait tenté de ce mariage, auquel il visait, depuis le jour où Lyonnette était entrée à Beaujon: la fortune de cette femme, la différence d'être à la merci du Duc, d'avec celle de se trouver seigneur et maître dans son logis, et peut-être aussi, l'infamie qui était attachée à ces noces. Il prit son temps, fit le passionné; enfin, proposa le marché: liberté entière pour la belle, et rien de changé à sa vie, si ce n'est qu'elle aurait un état dans le monde. Lyonnette avait ri d'abord, et ensuite, avait réfléchi. D'Œls qui, avec ses yeux méchants et sa physionomie ténébreuse, lui aurait fait peur, au coin d'un bois, chez elle, ne lui déplut pas. Comme le disait la vieille Irma:
—Ça, c'est l'air grand seigneur, ma chère...
Et ce serait drôle, après tout. En somme, il n'était pas plus laid que le prince Alexeieff, ou le marquis de son amie, Giovannina Flor. Il n'avait pas de culottes, à la vérité, mais elle était riche pour deux; de manière qu'en fort peu de temps, le titre lui brillant aux yeux, de plus en plus, la donzelle enfin, avala la proposition de M. d'Œls, comme si elle gobait une fraise. Elle hésita encore, deux ou trois jours, pour la forme, en jouissant d'avance, à s'imaginer le bon tour que cela ferait, et la colère de Son Altesse; et finalement, consentit, avec une avidité intérieure, qu'elle couvrit d'un air de complaisance. Et telles furent les amours du comte d'Œls et de la jolie Lyonnette.
Charles d'Este revint à Paris, vers les derniers jours de novembre, plus dépité qu'on ne saurait dire. Les marmitons de ses cuisines, les galopins, les grooms, les cochers, quittèrent tout, à son arrivée, pour environner son landau, et pousser force vivat. C'était la racaille italienne, dont Giovan avait rempli l'hôtel, pendant l'absence de son maître, et que Son Altesse ne connaissait point. La mise en scène le ravit; mais ennuyé, dès le lendemain, de voir fourmiller autour de lui, cette canaille baragouinante, le Duc annonça qu'il ne tiendrait plus table, et tant par jour fut donné aux laquais, pour s'en aller dîner au cabaret.
Il était possédé d'un démon misanthropique, et ne respirait que colère, amertume et gronderie. Aussi, redoubla-t-il, dès les premiers jours, de procès et de tracasseries, car, sur les querelles engagées pour la construction de l'hôtel, il s'en était bientôt greffé d'autres; et le Duc, dans l'ennui où il vivait, avait promptement débrouillé le grimoire de cette langue juridique. Tout devint matière à chicanes: l'antichambre fut emplie, chaque jour, de figures à longs favoris. Riche comme était le bon seigneur, dépensant le million par mois, ou davantage, il se montrait plus impatient qu'un pauvre diable, d'une volerie de quelques écus. Si bien qu'enfin, on le vit plaider pour un mémoire de sept francs, que devait son heiduque à la blanchisseuse; et que, plusieurs fois, Son Altesse daigna comparaître au tribunal, et faire elle-même sa déposition: d'abord contre son culottier, pour «défauts dans la fourniture» contre son sellier, son carrossier, enfin, contre un malheureux aveugle, que ses chevaux avaient à moitié écrasé.
—Que l'on règle le prix, eu égard au cocher, disait le duc Charles; je ne viens qu'après mon laquais, payant pour lui, s'il est insolvable.
Et les dommages-intérêts ayant été fixés à quinze mille francs, le Duc cria, pendant huit jours, qu'on le ruinait, qu'on abusait de sa qualité d'étranger, qu'il mourrait sur la paille, et que sais-je?
Ce fut d'ailleurs, le moment de sa vie, où l'on put craindre que la cervelle ne lui tournât complètement. Tant d'extravagances de tout genre, auxquelles le Duc se livrait depuis des années, mais seulement par le vent d'ouest, comme l'on dit, formèrent à cette époque, le tissu de toutes ses journées; et il parut lui tomber de la lune, les idées les plus bigarrées. Après avoir donné audience dans son lit, au bataillon des gens de loi, quelquefois à Van Moppes ou à M. Félix, il se levait vers quatre heures, et la toilette commençait. L'hésitation durait longtemps, dans le petit salon des Bustes, à bien choisir le mieux harmonié à l'état d'esprit de Son Altesse, à ses projets, à son caprice, au temps sec ou brumeux qu'il faisait; après quoi, le Duc établi dans le cabinet des Miroirs, et campé au fond de son fauteuil, Arcangeli se mettait gravement à reproduire les couleurs, peintes aux joues de la tête de cire, sur le visage de Charles d'Este. Là-dessus, brossé, cravaté, harnaché dans un corset de peau, et la face comme figée sous son enduit de rose et de plâtre, le vieux galant montait dans son landau, et fouette cocher!