La belle avait valets, cocher, camériste, et sa table particulière. Un des coupés du Duc la menait toujours, affecté à son service; et le bon d'Andonville était d'ailleurs, pour elle, en général, une façon de majordome, fonction que Son Altesse lui assigna. Mais, malgré de telles douceurs, le métier rebuta promptement, toutes celles qui l'entreprirent. Incommodée, malade, aux jours de migraine et d'abattement, la favorite devait cependant, être gaie, sourire, amuser le Duc, veiller, causer, goûter, souper, ne jamais marquer ni froid, ni chaud, ni aucune incommodité, raconter des galanteries, toutes les sottises de Paris, afin de dérider Son Altesse, sans que rien adoucît jamais l'étiquette ni la consigne. Et deux ou trois, qui s'avisèrent d'avoir des syncopes ou des vapeurs, Charles d'Este les fit revenir à elles, avec de pleins seaux d'eau lancés par la figure,—et leur congé, le même jour. Heureuses encore, celles dont Son Altesse se défaisait honnêtement, en leur lâchant quelque bribe d'affaires, créances véreuses à recouvrer, sommes qu'il fallait recueillir dans des procès, ou des banqueroutes,—sur quoi, bonne chance, et adieu!

Sa tête achevait de s'égarer; son orgueil, ce vice radical d'où pullulaient tous les autres vices du Duc, devenait, s'il se peut, plus insolent qu'auparavant. Il s'entêta, le premier de l'an, à refuser toute visite à l'Empereur, et peu s'en fallait qu'il ne le nommât à l'ordinaire, «Buonaparte.» Lui, si poli anciennement, qu'à toute femme il tirait son chapeau, même aux jardinières de Wendessen, il se piqua de faire un affront public, à l'ex-reine Isabelle d'Espagne, en se détournant avec brusquerie, dans un couloir de l'Opéra. Sa vie n'était rien qu'un mélange de la plus vaniteuse grandeur, et de la plus basse crapule. Il s'enfermait dans sa galerie, à considérer les portraits des Rois et des Empereurs, ses ancêtres, à moins qu'il ne bouffonnât avec Giovan et ses laquais, ou ne fît mettre sa maîtresse nue. Charles d'Este bâillait, s'ennuyait, il ne savait plus qu'inventer. Rassasié de tout, jusqu'à la gorge, cet avare n'avait même plus de joie, à considérer son coffre-fort:

—Bah! je vendrai quelque jour, mes diamants... répondait-il, aux cris d'admiration de Van Moppes. Sa maîtresse était, à ce moment-là, une certaine miss Sinclair, aventurière assez jolie, des yeux noirs brillants, la plus belle peau, avec de courts cheveux bouclés, qui empêchaient que l'on vît trop, le nez camus et la tête de mort, à laquelle, malgré le fard, sa ronde figure ressemblait. Ce prince si superbe, s'avilit à faire des repas avec elle et d'obscurs coquins, entraîneurs, ruffians, spadassins, terribles surtout à l'argenterie, dont il manquait toujours quelque pièce. La chère exquise, se préparait dans l'appartement du duc Charles, à qui Potel ou le Café anglais prêtait quelqu'un de ses cuisiniers; et miss Sinclair, Son Altesse elle-même, mettaient parfois, la main à l'œuvre, et s'ébattaient parmi les fourneaux. On buvait, on cassait les pots, on chantait à gorge déployée, et jusqu'au Duc, si sobre d'ordinaire, s'échauffait de vin, tous les soirs. Quand on n'en pouvait plus, on s'allait coucher, et la fête recommençait le lendemain.

Tout était à l'hôtel, sens dessus dessous. Les créanciers y affluaient; les valets insolents s'y battaient; on entendait craquer dans les couloirs, les bottes d'inconnus à brandebourgs, tellement, qu'un beau soir enfin, les crépines et les franges d'or de la galerie des Arazzi, se trouvèrent toutes coupées. Et les perquisitions que l'on fit, ne servirent qu'à découvrir quantité d'autres menus vols, dont personne ne s'était avisé. On rentra donc les miroirs d'argent, les bijoux, les curiosités, étalés çà et là, sur les tables; et il n'en fut rien autre chose, la première surprise passée, qu'un redoublement d'incurie. Le vent sifflait par les vastes chambres, à travers les carreaux brisés; des lames de parquet étaient pourries de pluie; la poussière s'amoncelait dans les angles, noirs d'araignées; les robinets ouverts des baignoires, en continuant de couler, inondèrent une fois, plusieurs salles; et l'extravagance du Duc, pendant ce temps, allait tous les jours, se raffinant, et comme renviant sur soi-même. Ne s'était-il pas avisé d'être jaloux de miss Sinclair, de l'habiller en homme, chaque matin, et de lui poser des moustaches!... Bref, tant et tant fut procédé, que Charles d'Este, un jour, en se levant, n'eut pas de chemise à changer, et dans la soirée, sa voiture resta bien dix minutes, arrêtée devant la porte de l'hôtel, le suisse ni pas un laquais ne se trouvant là, pour lui ouvrir.

Le lendemain, le Duc, dès son réveil, écrivit à miss Sinclair trois lignes, dans lesquelles il la priait de s'aller... en propres termes, les lui fit porter par un valet, sans consentir à la revoir; puis, sonnant aussitôt Arcangeli, il donna l'ordre à l'Italien de retrouver Giulia.

—Mais, Monseigneur... balbutiait le pauvre diable, à moitié mort de cette cheminée, qui lui tombait sur la tête.

—Tais-toi, coquin, reprit Son Altesse. Je sais fort bien que tu ne l'aimes pas; mais écoute, et retiens ceci. C'est toi que je charge du soin de me réconcilier avec elle, et si tu échoues, je te chasse.

Et il l'eût fait comme il le disait, se complaisant à ces coups de théâtre, et brûlant de passion pour les gens, autant que, quelques jours avant, il leur marquait de dégoût. Aussi bien, Giovan ne s'y méprit pas, et si amère que lui fût la médecine à avaler, il songea fort sérieusement, où pouvait se trouver la chanteuse; et, pour prendre langue, d'abord, alla s'informer au Grand Hôtel,—ce qui était, du premier coup, mettre le nez sur la bonne piste, le petit pavillon de la rue du Puits-qui-parle, ayant été loué pour Giulia, par M. Tripp, l'agent général, en personne.

Pauvre maison, si tranquille jadis, sous le lierre qui la couvrait, à l'ombre immobile de ses marronniers, et qui, depuis six mois, ne retentissait plus que de cris et de gémissements.—Oh! je la hais, se disait Otto, à chaque moment. Mais, parmi ses pires furies, ses plus violentes résolutions, il se sentait comme un comédien, qui s'agite sur le théâtre, et ne croit pas au conte qu'il déclame. Faible et haïssant sa faiblesse, dompté, mais de cœur insoumis, il faisait un circuit éternel, de la haine à l'amour, de l'amour à la haine: tantôt, enragé d'en finir, de porter au vif le couteau, jusqu'au fond même de sa passion, et l'instant d'après, espérant un temps moins orageux, et plus pur. Ainsi, cette attente obstinée le menait, de journée en journée, et d'illusions en illusions, encore que l'impétueux enfant ne voulût pas se l'avouer.—Ce n'est qu'une femme, après tout! s'écriait Otto, en secouant furieusement, sa tête rousse; et pour rabaisser la Belcredi, il commençait à s'énumérer celles qu'il avait possédées. Mais, bien qu'il les comptât sur ses doigts, en s'arrêtant à chaque nom, toutes lui paraissaient plus lointaines que des ombres. Et, au moindre regard jeté sur Giulia, il se disait que les souffrances qu'il endurait pour celle-ci, valaient mieux que les heures de joie, qu'il avait passées avec les autres.

Cependant, la santé du jeune homme, longtemps soutenue, en quelque sorte, par une vigueur d'âme, qui se renouvelait, de jour en jour, menaçait enfin, de s'altérer. Il lui prit des vertiges, des douleurs de tête, un dévoiement continuel, et Otto maigrit, comme à vue d'œil. Ensuite, le mal se mit dans la gorge; il fut douteux, pendant plusieurs semaines, si l'on pourrait éviter une opération. Installé dans la chambre à coucher, seul, dolent au coin des tisons, devant lesquels frémissaient lentement, les limonades et les potions dont les médecins le gorgeaient, Otto se dévorait d'ennui. Tout le fâchait, l'irritait. Quand la Belcredi, par hasard, chantait dans le petit salon, quelque douce et ravissante que fût la musique, ce bruit si proche, importunait le jeune homme. Il était jaloux maintenant, de Laury, la femme de chambre, et il trouvait que Giulia marquait à cette fille une confiance trop tendre; mais il rêvait, en même temps, de monter, par quelque chaude nuit, dans le galetas de la servante. La taille souple de Laury, son nez camard, ses yeux jaunes, qui le poursuivaient insolemment, comme deux guêpes, donnaient à Otto, chaque fois qu'ils venaient à se trouver ensemble, des désirs de volupté bestiale. Et par cela, il lui semblait qu'il se vengeait de Giulia, toujours si dédaigneuse et si froide.