Cependant, à force de vivre ainsi, continuellement solitaires, il se fit peu à peu, dans l'âme des amants, un silence extraordinaire. Le monde entier s'évanouit, autour d'eux; leur esprit harassé, qui roulait en lui-même, par un mouvement éternel, parut enfin se fixer; et pleins d'une pensée unique, ils ne regardaient plus les choses, qu'à la lueur de ce flambeau, que la passion allume aux amants. Ils ne pouvaient se quitter, même une heure. A peine séparés, chacun tendait les bras, vers l'image de l'autre amant; et sitôt qu'ils étaient réunis, ils se querellaient, se frappaient. La maîtresse revenait la première. Et pour sentir quelque émotion, dans le temps qu'elle le cajolait, et ne pas rester sec et froid, Otto avait recours alors, à se représenter Giulia, comme morte, et à penser qu'un jour, peut-être, il aurait à l'ensevelir. Les larmes à la fin, lui venaient, et ces pleurs brûlants, qui tombaient sur la robe de la Belcredi, attendrissaient les deux amants, et les poussaient à vider leur cœur:

—Tu es trop exigeant, disait-elle.

—Et toi, disait Otto, tu n'es pas confiante.

Ils se plaignaient l'un l'autre, tendrement; ils entraient dans un sentiment intime et profond, de leurs communes misères.... Et ainsi, malades et inquiets, consumés de chagrins incessants, détrompés de leurs espérances, dégoûtés de la vie qu'ils menaient et ne croyant plus à l'amour, avides d'infini, affamés d'un bonheur qu'ils ne rencontraient nulle part, néanmoins, malgré ces dégoûts, ce vide, ces querelles sans nombre, Otto et Giulia s'aimaient, d'une manière inexprimable.

Une après-midi du début de juin,—et Otto se rappela depuis, qu'ils avaient lu ensemble, ce jour-là, le procès de madame Lafarge, car excédés du tête-à-tête, il leur arrivait d'emprunter des livres, à un cabinet de lecture de la rue de la Vieille Estrapade,—les deux amants se tenaient accoudés, sur le petit palier couvert, appuyé contre le pignon de la maison, en haut de l'escalier de bois. Un orage, qui finissait à peine, emportait au couchant, de vastes nuages noirs, d'où il sortait encore des grondements, tandis qu'une couleur dorée, d'une sérénité charmante, occupait l'autre partie du ciel, que les amants avaient en face d'eux. On n'entendait que le bruit limpide des feuillages qui s'égouttaient; le sable mouillé, sous les marronniers, était tout jonché de thyrses roses; et Giulia allait descendre, pour relever ses amaryllis, ployés en deux, par la violente averse, lorsque soudain, un grand landau, tout resplendissant de cuivre et d'acier, déboucha de la rue des Postes, et s'arrêta devant le jardinet.

La Belcredi poussa un cri:—Le Duc!

—Mon père! exclama Otto, qui se jeta en arrière, dans la porte. Que nous veut-il? Qu'on n'ouvre pas!... Et il songeait aux soixante-quinze mille francs, qu'il avait pris du secrétaire.

—Allons, dit-elle; y pensez-vous? Retirez-vous dans votre chambre... Va-t'en ouvrir! dit-elle à Laury, qui parut... Mais ne vous montrez pas, Otto; vous voyez bien que l'Italien lève les yeux, reprit-elle, avec vivacité.

Cependant, le Duc et Arcangeli gravissaient déjà l'escalier, de l'autre côté du couloir. Elle poussa Otto dans sa chambre, le baisa avec passion. Puis, mettant un doigt sur sa bouche, Giulia ouvrit la porte, la referma;—et le jeune homme, demeuré seul, entendit le cri de saisissement qu'elle jeta, en pénétrant dans la pièce voisine.

—Eh oui! c'est moi! dit Charles d'Este, dont Otto reconnut la voix, c'est moi qui reviens à vous, Giulia, puisque vous dédaignez de revenir à moi.