—Entendez-vous comme ils s'amusent? reprit le valet... Pauvre madame! Elle a encore souri ce matin, quand le long Timothée est tombé sur le pont... Et penser maintenant qu'elle est morte!

—Bah! repartit le gros sommelier Agnolo, nous mourrons tous, rien n'est plus certain... Riches ou pauvres, il faut en venir là...—n'oublie pas le goupillon, Miklas!...—C'est le sort commun, le sort commun!


[LIVRE SECOND]

Aussitôt que le grand-duc Fédor eut appris la mort de sa femme, il régla, par un sec billet, adressé à l'archevêque de Myre, que le deuil en serait de six mois, bien qu'il ne le prît pas lui-même; qu'aucun de ses enfants ne draperait, mais seulement un deuil d'habits, porté par les princesses en violet, selon l'ancienne mode royale; et que, en attendant l'entier achèvement du tombeau superbe que Son Altesse se bâtissait à grands frais, au fond des gorges de la Jagodna, le corps serait porté, sans cérémonie, dans les caveaux de Sainte-Justine.

La pompe funèbre fut donc modeste. Cette église Sainte-Justine, édifiée par le doge Venier, au milieu des jardins du palais, ne reçut, le jour des obsèques, outre les princes et princesses, que les femmes et quelques vieux pêcheurs de Sabioneira-le-Bas. Le grand-duc Fédor n'y assista point; et même le dimanche d'après, comme jaloux d'une douleur dont les témoignages accusaient sa propre insensibilité, il fit crier par le héraut public à Podgor, à Zemenico, et dans deux ou trois autres villages, que l'on eût à cesser les glas, avec toutes les marques de deuil. De tels regrets, légitimes au début, devaient pourtant avoir un terme: et il comptait que, dès le lendemain, le peuple reprendrait ses occupations et ses plaisirs accoutumés, puisque, aussi bien, c'était le temps de la foire San-Gordiano et des régates d'Imotica.

Le matin de ce dimanche même, comme Floris se trouvait seul, dans une petite chambre voûtée, située à l'angle du palais, sous un portique pavé de briques, un coup léger heurta la porte, et aussitôt M. Manès entra.

—Eh bien! demanda vivement Floris, m'apportez-vous quelque nouvelle?

—Le grand-duc Fédor, répondit Manès, vous attend ce soir, à neuf heures..... Je viendrai prendre Votre Altesse.