—Bien! dit Floris qui repoussa son écritoire. Cela m'épargne une troisième lettre que j'allais écrire à l'instant, pour prier mon père de me recevoir.
—Votre Altesse est donc toujours décidée à nous quitter? reprit Manès.
Le Grand-Duc poussa un long soupir:
—Hélas! dit-il, tout chemin est le mien, à présent que ma mère est morte... Mon père semble me tenir en mépris, en haine peut-être... Que ferais-je à Sabioneira? Ah! j'ai perdu avec ma mère ma maison, mon foyer même. En quelque lieu qu'elle habitât, je l'y aurais suivie avec joie; ma patrie était auprès d'elle, puisque le sort, en me chassant de celle que j'avais adoptée, a fait de moi comme un étranger dans l'Europe entière. Elle morte, pourtant, je dois me souvenir que la Russie est mon pays natal et que j'y ai des droits héréditaires.
—Sans doute, sans doute, fit le savant. Et que dit de cela votre sœur, la grande-duchesse Tatiana?
—Elle m'approuve, répliqua Floris. Elle-même a pris mon parti auprès de la Grande-Duchesse, qui témoignait quelque appréhension. Oh! ma sœur est une âme vaillante!
—Avez-vous vu le docteur Ulm? demanda Manès, après un silence.
—Je ne le verrai pas! s'écria Floris. Non, pardieu! quoi qu'ait pu me dire Tatiana. Vais-je faire la cour, à présent, aux domestiques de mon père?... Docteur de quoi? docteur en quoi?... Il n'est ni juge, ni médecin. Une espèce d'aventurier ramassé au fond de la Perse!... Le diable sait par quels moyens il a circonvenu le Grand-Duc, si froncé, si fermé à tous!
Ils se turent. Un jour grisâtre emplissait l'étroit cabinet, où pour tout meuble se voyaient quelques chaises, avec une table vénitienne, marquetées en bois d'olivier et en ivoire de diverses couleurs. Mais un pas résonna sous la voûte, et Jacinto parut au seuil, tenant à la main des papiers, qu'après de grandes saluades, il remit à Floris. Grosset, basset, l'air toujours en peine et étonné, cet acolyte de ser Pistolese suppléait ce jour-là son maître, parti la veille pour Raguse, où Tatiana, qu'il accompagnait, était allée porter aux Barnabites le cœur de Maria-Pia.
—Sont-ce là, dit Floris, les réponses aux lettres arrivées de Russie, touchant la mort de ma vénérée mère?