—Vous auriez dû, monsieur, dit le Grand-Duc, nous présenter une requête. Il est d'usage, l'ignorez-vous? quand on recourt à ses supérieurs, de le faire par des placets... N'importe, expliquez-vous à présent. Au reste, je devine la chose. Vous désirez une charge, quelque emploi, et vous comptez sur moi pour l'obtenir. Vous voulez que j'écrive au Tsar, n'est-ce pas?

—Cette faveur que je réclame, dit Floris, est comme un droit pour ceux de mon sang.

Le Grand-Duc éclata d'un rire étrange:

—Mon frère Nicolas y a pourvu, répondit-il. Vous ne connaissez pas, je vois, le manifeste qui parut la veille de mes noces. Ha! ha! Un tour du tsar de Mirliki, comme l'appelait Constantin! Ce manifeste statue donc, par toutes sortes de raisons, de considérations profondes, que les parents du Tsar qui prennent en mariage des personnes non orthodoxes, ne pourront transmettre à leurs héritiers les droits dévolus aux membres de la famille impériale.

—Ce manifeste ne regarde, dit Floris, que la succession au trône. Mes autres droits restent intacts.

—Vos droits, ricana le Grand-Duc, vos droits! Vous les mettez sans cesse en avant, comme le scorpion ses pinces. Vous n'avez aucun droit, monsieur. Il n'y a d'autres droits en Russie que le bon plaisir de l'Empereur... Vos droits! Mon frère Nicolas, de glorieuse mémoire, en avait bien, je pense, autant que vous. Il a pourtant vécu sans charges et sans honneurs, jusqu'après sa majorité. Oui, plus d'un an après son mariage, il attendait encore l'audience, avec les autres courtisans. Ce ne fut que pendant l'automne de 1818 qu'il obtint le commandement d'une brigade de la garde, et il avait alors vingt-deux ans.

—J'en ai vingt-six, repartit Floris.

—Êtes-vous si âgé, monsieur? Pour qui compterait mieux, il y a quelques mois à peine que vous êtes enfin sorti de l'abjection où vous viviez. Allons, vous êtes trop exigeant. N'y a-t-il pas eu dernièrement toute une fortune pour vous? Ne venez-vous pas d'hériter?

—Moi, Monseigneur? dit Floris stupéfait.

—Sans doute, votre mère est morte. Il vous faut apprendre la patience, puisque vous vous dites mon fils. L'homme le plus patient du monde n'aurait pu rivaliser avec moi. Oh! j'ai rampé sous Nicolas, comme un chasseur de buffles sauvages. J'aurais conduit en laisse une tortue, depuis Moscou jusqu'à Pétersbourg. Vous êtes trop bouillant, monsieur... Bonsoir... Nous vous autorisons à vous retirer, maintenant.