Le Grand-Duc porta à ses lèvres un sifflet d'or, et un page très beau, fardé, les yeux peints d'antimoine, se présenta et disposa sur le tapis, aux pieds de Son Altesse, une carafe et une tasse d'or, avec un grand plat d'or, rempli de neige. Floris, tout pâle et agité, restait debout en face de l'estrade, comme indécis s'il se retirerait, ou s'il tenterait un dernier effort.

—Puis-je espérer, reprit-il enfin d'une voix sourde, que Votre Altesse écrira cette lettre?

—Bah! répondit le grand-duc Fédor, en se versant du vin dans la tasse, vous avez plus de pouvoir que nous-même sur l'esprit du Tsar. Alexandre ne vous a-t-il pas fait mon héritier? Demandez-lui votre charge en flamand.

—Je parle russe, Monseigneur. Depuis six mois, je m'y applique sans relâche, et c'est ma mère, la première qui m'en a donné des leçons.

—Allons, ce sera moi, fit le Grand-Duc, qui ne saurai plus parler russe.

—Mon père, dit Floris...

—Bah! bah! laissez ce mot! A quoi sert de distinguer un père d'un autre homme?... N'importe! je vous sais gré, monsieur, de n'avoir pas juré que vous m'aimez, que vous avez pour moi la plus sincère affection... Les chiens sont-ils lâchés?... Hussein! A-t-on lâché les chiens?... Lorsque nous aurons besoin de vous, nous vous ferons chercher, monsieur.

La rage de Floris éclata, sitôt qu'il eut atteint la gondole.—Chassé! il m'a chassé! répétait-il, parmi les cris, les jurements, les menaces; et la vue de la Grande-Duchesse, qui l'attendait au débarcadère, avec Tatiana arrivée de Raguse, ne parvint pas même à le calmer.—Je le méprise, oui! Je dédaigne ses mensonges, et je vais y retourner pour le lui dire, malgré ses chiens!... Isabelle et l'aveugle furent longtemps avant de pouvoir le radoucir. Tous les trois, ils se promenaient dans les jardins, sur l'une des terrasses. De rares lumières brillaient. La lune blafarde, avec son croissant, flottait comme une plume légère, parmi les gouffres bleus du ciel. Les fontaines, taries la nuit, se taisaient; partout, le silence. Seul, ainsi qu'un guetteur au plus haut de cette montagne endormie, l'ange d'or du campanile veillait encore, et par instants on l'entendait tourner sur sa boule de bronze, avec un faible bruissement.

—Allons, voilà minuit qui sonne, reprit Tatiana. Il est temps de nous séparer... Je vous le répète, mon frère. L'entremise du grand-duc Fédor ne vous est plus indispensable... J'ai reçu aujourd'hui des nouvelles. Vous pouvez, sans crainte, vous adresser directement à l'Empereur... Rien de plus sûr! Il se prépare une expédition contre les Turcomans. Demandez à en faire partie, n'importe en quelle qualité. Le Tsar aurait pu trouver des inconvénients à votre séjour à la cour. Il n'en subsiste plus aucun, s'il vous envoie en Asie, avec Skobeleff.

—Ah! Tatiana, que lui conseilles-tu! dit Isabelle.