—Allons, ma sœur, tu montres trop de craintes, répliqua l'aveugle fermement. Etant celui qu'il est, il ne peut, sans honte, rester oisif à Sabioneira. On doit le voir partout où, dans le vaste empire de ses pères, la Renommée propose des couronnes, partout où l'on gagne de l'honneur. Souffrira-t-il que de si belles récompenses soient le lot des moujiks et des fils de pope, tandis que lui, cousin du Tsar, mènerait une vie paresseuse, près de sa femme et de sa sœur? Je chéris mon frère tendrement, mais j'aimerais mieux le voir mort pour le Tsar et pour la Russie, que déshonoré par un lâche repos!

—Oui! oui! exclama Floris. Merci, Tatiana... Tu as raison, oui, j'écrirai!

La Grande-Duchesse joignit les mains:

—Mais tant de hasards, tant de périls!... Dans quelle inquiétude je vais vivre!

—Bah! dit l'aveugle, n'est-ce donc rien que de remporter la victoire?... La gloire panse tout!... Quand il serait blessé...

—O Dieu! tais-toi! tais-toi! dit Isabelle.

—Je vais donc vivre enfin! s'écria Floris. Le bien que j'ai eu sans peine, est-il à moi? Il aurait pu tomber sur une autre tête... Seul m'appartient celui que je conquiers!... Je reviendrai tout couvert de gloire... Alors, il faudra bien que le Tsar m'écoute!... Que de choses à réformer en Russie!... Si Alexandre avait un sage conseiller... Tôt ou tard, dans les pays voisins, il y aura des couronnes à prendre, en Bulgarie, en Roumanie!... Vois-tu, Tatiana, je sens bouillonner dans mes veines une ardeur qui suffirait à un monde... Oh! partir, vivre encore sous la tente, affronter la mêlée sanglante, éprouver les misères terrestres, être un homme parmi les hommes!

Son pas sonnait sur les dalles de marbre; et il semblait à Isabelle changé, grandi, comme transfiguré.


Floris, dès le lendemain même, commença d'arranger doucement toutes choses pour son départ. Il écrivit au baron Mamula, l'homme de confiance, l'ami de Mme Maria-Pia et l'exécuteur de son testament, pour le presser de terminer les affaires de la succession. De plus, il lui donnait mission de se faire rendre les comptes de la tutelle d'Isabelle, que le grand-duc Fédor traînait depuis plus d'un an, et il insistait en conséquence pour que Mamula vînt s'établir à Sabioneira. Le baron arriva donc peu de jours après, avec cinq ou six chiens dont il faisait ses délices. C'était un grand homme blond, maigre, des yeux pétillants d'esprit et de feu, galant aussi dans sa jeunesse, et ancien vice-président du tribunal suprême de Raguse. Personne ne parlait plus juste, et ne coulait une question à fond plus nettement et plus facilement. Il s'installa avec sa chiénaille dans un petit appartement, de plain-pied à la cour des Fontaines, et écrivit tout aussitôt au docteur Ulm, qui se présenta, chargé des intérêts du grand-duc Fédor. Le baron se flattait, en arrivant, d'en avoir promptement fini; mais les premières conférences révélèrent des comptes peu nets, noyés de chiffres, de duplications, de lacunes, d'obscurités. Il fallut donc en venir aux éclaircissements, et les longues séances d'affaires eurent lieu dès lors, réglément, trois fois par semaine. Floris ne manqua pas de s'y rendre.