—Docteur, votre bras; je suis las... Ah! la mort se fait précéder longtemps d'avance, par les femmes vêtues de gris... N'importe! Tel qui me voudrait dans le cercueil pourrait bien attendre longtemps encore.

—Mon père, vous aviez promis d'écrire au Tsar...

—D'écrire au Tsar... Que dites-vous, monsieur?... Je ne suis pas en train d'écrire.

—Il ne s'agit que de signer, Monseigneur. Puis-je compter que vous le ferez?

—Bah! nous avons signé toute l'après-midi... L'heure est passée... l'heure est passée!

Floris sortit le dernier de la salle. Il cheminait, le front baissé, entre Isabelle et Tatiana. Deux pages, qui portaient des flambeaux, les précédaient en silence, tandis que l'on tirait derrière eux les barres et les verrous de l'entrée. Ils franchirent le portail de la cour, éclairé de pots de suif fumeux: dans l'avenue, des serviteurs persans jouaient à jeter en l'air des masses de fer; d'autres se tenaient, avec des torches, aux abords de l'escalier d'eau. Un lourd brouillard couvrait l'étang; les fanaux des barques y faisaient, çà et là, des taches rougeâtres.

Tous trois montèrent dans une gondole, qui s'éloigna de l'île aussitôt.

—Eh bien! dit Floris, êtes-vous contente?... J'ai suivi vos conseils, Tatiana... Que faut-il que je fasse à présent? Faut-il que je lui dise merci? Je le remercierai... Faut-il que je cède au digne pope Sabioneira tout entier? Je le céderai... Faut-il que je perde mon nom de grand-duc? Soit! j'y consens, qu'on me l'ôte!... Que je redevienne Floris, le neveu supposé du vieux Jacob Van Oost, l'obscur, le misérable Floris!... Alors, du moins, je serais libre, personne ne me mépriserait, et je pourrais m'estimer moi-même.

—Libre! répéta Tatiana.

—Oui, libre! s'écria Floris... Sabioneira est une prison, puisque l'on m'empêche d'en sortir... Oh! j'étouffe en cet espace étroit... Une prison, Tatiana!... Aurai-je donc toujours pour horizon cette mer stupide et ces îles?... Une prison, vous dis-je, une prison!