—O cher seigneur! fit la Grande-Duchesse.
—Vous aviez raison, Isabelle. Mieux vaudrait être un pauvre bûcheron, ou un pêcheur de Zemenico, que d'être le cousin du Tsar et de se ronger le cœur!... Que vais-je faire maintenant? L'Empereur me dédaigne, mon père me hait, et ma sœur... ma sœur m'écoute, impassible, en se félicitant d'avoir bien agi... Ah! vous m'avez trahi, Tatiana... Mais quoi! j'ai promis de ne plus vous importuner de ces plaintes...
—Cher frère, dit l'aveugle, prenez patience. Est-ce donc un si grand sacrifice que de rester à Sabioneira? N'êtes-vous pas heureux avec nous?
—Heureux... heureux! s'écria Floris... Jamais je ne l'ai moins été!... Pourquoi suis-je triste? continua-t-il, dans un violent mouvement d'âme. Pourquoi suis-je toujours comme en attente?... Luxe, abondance, richesses, repos: noms superbes et magnifiques, choses vaines et stériles, en effet!... J'ai plus de délices aujourd'hui que je n'avais jadis de misère, et cependant je suis moins heureux... Nos biens ne feraient-ils donc qu'accroître nos désirs, sans jamais les rassasier?... Je ne suis pas touché de ce que je possède: je ne sens que ce que je n'ai pas... Mon âme est vide, vide, vide!
—Ah! Floris, fit Isabelle, avec un cri, Floris, Floris, vous ne m'aimez plus!
Il s'arrêta court dans sa fureur sombre, et se laissa retomber sur les coussins, en se cachant la face entre les mains. Un falot de cristal suspendu éclairait l'étroit cabinet de vitres et d'or. On entendait, au milieu du silence, les sanglots étouffés d'Isabelle.
—Ne pleurez pas, chère sœur, reprit l'aveugle, mais écoutez ce qu'il faut faire... Si notre vie calme lui pèse, s'il est las de cette solitude, que n'allez-vous vivre, tous les deux, dans quelque grande capitale, à Vienne, à Londres, ou à Paris?
—Eh! que m'importe où je vis, répondit Floris, si ce n'est pas dans ma patrie!... Que ferais-je hors de Russie, courant l'Europe d'une ville à l'autre, sorte d'importun vagabond, à qui nul roi ne saurait régler les honneurs à rendre?... Non! je ne quitterai la Dalmatie que lorsqu'on m'aura fait justice.