Ce fut tout l'ouvrage de la prudence, de la finesse, de l'ascendant du baron Mamula sur Floris, que de persuader celui-ci, après plus d'un mois passé dans sa chambre, d'en vouloir bien sortir enfin, et de se remettre à vivre. Le baron, pour mieux le distraire, l'emmena voir quelques travaux qui se faisaient alors aux pièces d'eau, si bien que, peu à peu, Floris y prit goût, et faisant venir de Cattaro un plus grand nombre d'ouvriers, voulut qu'on achevât aussi l'immense bassin du Bucentaure, avec le jet d'eau d'Encelade. Dès lors, ce ne fut plus, durant tout l'été, que travaux, entreprises, réformes, bouillonnement d'idées et de projets. Sur le conseil de Mamula, il fit commencer de paver un chemin qui déblayât ses bois; il créa, non loin de San-Cosimo, un chantier de barques et de trébacs, à un endroit où la forêt descendait jusqu'à la plage; il commanda qu'on recueillît la manne dans les bois de Sveljegamora; et il songeait à exploiter le bitume des rocs de Podgor. Ce fut en se rendant à ce village qu'il essuya un coup de vent violent, dans le petit golfe d'Ivandolac, et que sa barque chavira. Il ne courut aucun grave danger, mais dès lors, comme irrité d'orgueil, il forma dans son esprit plans sur plans, pour chasser la mer de ce rivage, la refouler à l'occident, et conquérir la vaste arène inculte, qu'il voulait transformer en jardins. Par son ordre, l'on commença la construction d'une digue: et il rêvait, dans son plaisir superbe de tyranniser la nature, le desséchement des marais de Bogeta et de Rupnido. Le rivage, couvert de tentes, présentait, de loin, l'aspect d'un camp, aux bergers et aux pêcheurs des îles; et la nuit, on y voyait briller, à ras du sol, quantité de flammes immobiles. Floris ne bougeait d'avec les travailleurs, surveillant tout, donnant des ordres, assistant à la pose des blocs. Une tempête d'équinoxe détruisit une partie du môle. Il s'indigna, le fit rétablir, renforcer; puis, soudain, cessa d'y venir.
Il se remit à battre les bois, à faire, au hasard, des courses lointaines. La lecture le fatiguait: tout lui était insupportable.
Quelquefois, au rebord du sentier, des lièvres débuchaient, d'un bond; des paons sauvages s'envolaient dans la brume, en jetant leur glapissement; de grands cerfs détalaient sous le fourré, ou bien, par troupes, du haut des roches, ils regardaient tranquillement les cavaliers.
—Comme il y en a! disait Sander... Ils effrayent les chevaux, vraiment.
—Est-ce que cela t'amuserait de les chasser, mon bon Sander?
—Oh oui! beaucoup, beaucoup, Monseigneur.
—Mais j'ai promis à la Grande-Duchesse de ne jamais chasser à Sabioneira. Ce plaisir qu'a le plus pauvre Morlach... Allons, Sultan, au galop!...
L'hiver fut rude, cette année-là, tandis que le précédent s'était tourné en brumes et en longues pluies. Les toits des villages fumaient; les cabanes retentissaient du chant d'hiver des fileuses: Le beg commande qu'on lui apporte ses fourrures; son sabre, il le suspend à la muraille, car le dur hiver est venu, revêtant la terre d'un manteau de fer, serrant le ciel, comme le cœur d'un homme triste.
Le sol résonne ainsi que la pierre; l'air gris et glacé ressemble à une lame damasquinée. On dirait qu'il n'y aura plus aucune fête dans le monde!