—C'est pour une morte, reprit le vieillard. Kosto Samovitch, regarde là-haut qui tu connaîtras, et dis-le-nous sincèrement, car le sang défigure ce visage, et nous pourrions y avoir été trompés.

Alors, messer Geri-Spina, en pâlissant, leva les yeux, et les femmes et les Morlachs firent silence. Tous les regards se fixèrent à la fois sur un rocher aigu, qui portait à sa cime une tête pâle et affreuse. C'était celle de Ianoula, bleuie, meurtrie, les paupières entrecloses, et déchevelée par la bise. Une traînée de sang noirâtre avait coulé jusqu'au bas du rocher. Les sanglots des femmes éclatèrent; on n'entendit, pendant quelques instants, qu'un pleur profond et universel, tandis qu'en défaillant, le vieux prêtre tombait assis sur une pierre.

Mais il se releva, et d'un pas chancelant, monta jusqu'au haut du tertre de roches. Là, en s'arrêtant, il leva les bras, et prit la tête de Ianoula dans ses mains; puis, quand il l'eut considérée, il tomba assis de nouveau, et ramena sur son visage, sans parler, un large pan de son vêtement noir.

—Ah! ah! dit-il, après un long silence... Lève ton front de terre, malheureux! Dresse le cou! Supporte la calamité, puisque tu ne peux plus en douter!... O Ianoula, cœur de ton oncle, quel spectacle lui réservais-tu! O chère bouche! ô joues livides, hélas! ô menton meurtri qu'on n'a pas lié avec un ruban! Seul ton front a été respecté, par la vertu du saint baptême... O chère! ô fille bien-aimée!... Hélas! hélas! Un si grand malheur! Non! je ne puis encore y croire... Nous t'avions cependant prémunie contre l'infâme trahison, mais tu chérissais trop tes parents. Du moment que Samo disparut, ce fut comme si l'on t'avait rempli la poitrine de charbons ardents; le poison te coulait de la bouche. La paix pour toi, ma fille aimée, n'a commencé que d'hier... O belle de visage et plus belle d'âme! Hélas! ce n'était pas ton deuil, mais tes noces, que je pensais célébrer, un jour... O destinée hâtive et funeste! O fille, ô fille! hélas! je me meurs: je n'ai plus de bonheur à vivre. Tu me trompais, quand tu disais que tu voulais vivre à mes côtés, et prenant soin de ma vieillesse, me fermer les yeux, au jour du Seigneur. Et ce n'est pas toi, c'est moi, vieil homme, privé d'enfants, misérable, seul, qui dois ensevelir ta tête, sans même savoir où gît ton corps!... Malheureux! que me faut-il faire? Rentrer dans ma demeure? Je n'y trouverai que la solitude, la désespérance, le chagrin... Aller prier auprès des morts? Mais ta mère me reprochera à moi, son frère, de ne t'avoir pas mieux protégée... Ah! pourquoi l'avez-vous tuée? Que vous avait-elle fait, maudits? Achevez! tuez-moi aussi! frappez-moi! précipitez-moi! prenez ma vie! mangez ma chair!... C'est ainsi qu'Ourosch paye l'argent que mon oncle lui donnait jadis, quand il l'envoyait étudier au séminaire de Raguse... Oh! comme il recevait l'hostie sainte, comme il baissait les yeux modestement, vous rappelez-vous? Mais qui eût mis l'oreille à sa poitrine, y eût entendu rugir le diable... Il méditait déjà de retourner à son schisme, l'hypocrite, l'excommunié, le chien ronge-Dieu qu'il était!

Il se laissa retomber par terre, tout frémissant de colère et de deuil, en même temps qu'un sanglot confus s'échappait de la multitude. Le vieux Tassilo avait bondi sur une roche:

—Oui, pleurez, pleurez tous! s'écria-t-il. Un tel spectacle ferait crier les pierres et larmoyer les anges du ciel... Mais eux, nos ennemis, peuvent rire, car ils nous ont pris l'honneur... La perle de nos filles est morte! Ourosch et Marco nous l'ont tuée... Mais non, non! C'est Sgombro qui a commis le meurtre, puisqu'il soutient, puisqu'il nourrit, puisqu'il protège les meurtriers, et qu'il sert de chenil à ces chiens!... Sgombro, tu ressembles au thon, avalant un hameçon pour sa perte, dans un appât de chair pourrie... L'odeur du sang te rit à présent, mais elle te fera pleurer... Tu as léché le fil d'un rasoir; tu as touché à tes propres yeux avec la pointe d'un kandjar; tu as porté de la braise enflammée dans le pan de ton vêtement... Zemenico n'endurera pas l'outrage que tu lui as fait, ainsi qu'un buffle n'endure pas qu'on le tire par la crinière, ni un bélier qu'on le frappe à la corne!

—Oui, maudits, Dieu vous punira! murmura messer Geri-Spina.

Alors, sur un signe du prêtre, la jeune sœur de Ianoula, Daria, monta près de lui, portant du pain, du vin et quelques vases, fournis par les femmes des Morlachs; et prenant pour autel la roche même où posait la tête coupée, le vieux prêtre, servi par l'enfant, commença de célébrer la messe.

Dans l'immense cirque de pierre, sous le ciel tout couvert de nuées, les Morlachs, à genoux, restaient immobiles. L'âpre et grise lumière d'acier que se renvoyaient les murs de roc d'une effroyable hauteur, découpait les reliefs hérissés, les pitons, les crêtes, les scies, les monolithes et les blocs dénudés, qui font de ce lieu solitaire le plus sauvage et le plus affreux des montagnes. Une aigre bise sifflait; quelques touffes de lentisques frissonnaient; on apercevait, très haut dans le ciel, deux vautours qui planaient, les ailes ouvertes. Des grondements, des bruits étranges s'élevaient du fond des gouffres, car ces régions, plus trouées que l'éponge, fourmillent de puits, de rivières et de torrents souterrains. Cependant, le Grand-Duc, seul, par honneur, au premier rang, inclinait son front en rêvant; et le vieux prêtre, au haut du monticule, murmurait les syllabes latines, impassiblement.