—Je suis agité depuis peu, répondit l'archevêque de Myre, par des préoccupations toutes personnelles. Si mes manières en ont été altérées envers Votre Grandeur, je la conjure de ne voir là qu'une malheureuse inadvertance.

—Il est bien vrai, repartit Mgr Colloredo, que je ne trouvais plus en vous cette charmante affabilité, cet esprit d'effusion et de confiance, que j'avais coutume d'y trouver. Sa Grâce Tatiana s'est même inquiétée d'un changement si marqué, et c'est elle qui m'a pressé, comme votre pasteur et votre père spirituel, d'intervenir auprès de vous. Mais j'ai attribué votre réserve à l'absorption d'un esprit saisi, que ses travaux anéantissent en quelque sorte.

—Plût à Dieu qu'il en fût ainsi! reprit José-Maria. Alors, mon âme ne crierait pas nuit et jour, devant le Seigneur... Hélas! non, mon vénérable frère... Mais, dans un moment mieux choisi, je vous soumettrai certains doutes qui se sont élevés en moi, depuis quelque temps, et qui ne me laissent pas de repos.

—Bon! dit l'archevêque de Raguse, en secouant la tête, des tentations contre la foi! Nous avons tous passé par là... Il y a des temps, Monseigneur, où une âme, quoique chrétienne, est aussi agitée, par rapport à la foi, que le fut saint Pierre, sur les eaux du lac. Cruelle épreuve que Dieu permet, pour épurer notre foi même! Le dogme que le dernier Concile vient d'ajouter au Credo de l'Église, a soulevé bien des scandales... Que voulez-vous! La dispute est trop récente... Mais tout cela s'éclaircira plus tard.

—Non, reprit l'archevêque de Myre, mes doutes ne proviennent pas de cette doctrine imposée de l'infaillibilité du Pape. Ils sont, hélas! les fruits amers de mes études spéciales. Vous savez peut-être, Monseigneur, qu'avec l'agrément du Saint-Père, j'avais commencé autrefois une sorte de Somme exégétique. J'ai donc étudié les diverses religions qui se partagent notre globe. Ce sont ces recherches fatales qui ont altéré ma santé, compromis mon repos et rendu ma foi chancelante.

—Eh quoi! dit Mgr Colloredo stupéfait, c'est cela qui vous trouble, mon très cher frère? L'exégèse, la comparaison et l'interprétation des textes! Mais ce sont là des subtilités, des chicanes des protestants... C'est bien, dans un moment, Thaddée! reprit-il, en voyant apparaître à une porte dérobée la face de son valet de chambre... Et lors même qu'il y aurait quelque difficulté, poursuivit Mgr de Raguse, en se tirant un fauteuil où il s'assit, tandis que José-Maria s'asseyait en face de lui, oui, même en ce cas, mon très cher frère, rappelez-vous que les divines Écritures ne nous ont pas été révélées pour nous instruire dans de vaines sciences, nous apprendre à peser les vocables, les dates, les rapports de temps, mais bien pour éclairer la terre d'une lumière toute divine, pour fixer la règle des mœurs et nous donner la connaissance certaine des choses du ciel, fondement nécessaire de la bonne vie...

José-Maria repartit:

—Vous prenez donc pour marque, Monseigneur, de la vérité de la doctrine, la perfection de la morale que cette doctrine nous prêche?

—Assurément! dit Mgr Colloredo. Ce sont deux grâces inséparables. Car une Équité infaillible, comment pourrait-elle ne pas annoncer une Intelligence infaillible? Comme l'a dit un de nos grands docteurs, la foi me prouve les mœurs; les mœurs me prouvent la foi.