—Oui, reprit amèrement José-Maria, c'est bien là aussi ce que je croyais, lorsque j'entrepris ces études. Je m'attendais à ne rencontrer, dans les autres religions, qu'un amas de crimes, de superstitions et de ridicules folies, tandis que le Christianisme, seule doctrine révélée, brillerait, comme vous le disiez, d'une lumière toute divine. Mais les préceptes de la morale la plus pure se trouvent dans Confucius; il y a chez les Bouddhistes un esprit de douceur, de compassion envers tous les êtres, que l'on peut dire supérieur à la charité catholique, et l'ascétisme des Brahmanes surpasse le renoncement chrétien, en rigueur et en sublimité. Ah! il eût fallu se crever les yeux, pour ne pas voir ces vérités... Mais, alors, où donc se trouve le sceau, la marque du sang de l'Agneau, dans la religion révélée?
La porte s'entre-bâilla en silence; et Thaddée, paraissant de nouveau, tout poudreux et échauffé, alla poser, à pas muets, devant son maître, au pied du Neptune d'ivoire, un pli scellé d'un grand cachet de cire. Puis il se retira, sans prononcer une parole.
—Si je voulais disputer là-dessus, répliqua Mgr Colloredo, je vous répondrais, mon frère, que toutes les religions du monde, étant les restes et les débris de l'adoration du vrai Dieu (puisque tous les enfants des hommes l'adoraient jusqu'à la dispersion de Babel), ont pu conserver quelques vestiges de leur candeur et de leur beauté primitives... Mais, en une telle matière, ce n'est point de nos faibles lumières, ni des raisonnements humains qu'il convient d'user. Dieu a prononcé: il suffit. Lui-même s'est choisi son peuple, et il a rejeté tous les autres. Contentons-nous d'adorer, en tremblant, ses impénétrables jugements, et n'en appelons pas à la raison, là où c'est la foi qui doit régner.
—Pourtant, mon frère, la foi chrétienne n'est point, elle ne saurait être un pur acquiescement à croire, une aveugle soumission de l'esprit. Rationabile obsequium vestrum, dit l'Apôtre; et, en effet, si cet acquiescement, si cette soumission n'était pas raisonnable, ce ne serait plus une vertu.
—Soit, mon frère, reprit l'archevêque de Raguse. Par là, sans y prendre garde, vous fournissez des armes contre vous. Car, plus cette raison, de laquelle vous vous réclamez, trouve dans la foi catholique de contradictions, de difficultés, d'impossibilités absolues, plus nos mystères, à les juger selon le faible bon sens de l'homme, semblent hors de toute croyance, plus il faut reconnaître quel étonnant prodige ç'a été que des mystères si incroyables aient été crus si universellement, et qu'ils le soient encore!
—Il n'y a pas moins de mystères, répondit José-Maria, pas moins de difficultés, de contradictions, d'impossibilités absolues dans la doctrine du Bouddha que dans le culte du Christ. Elle a pourtant rempli tout l'extrême Orient, et après d'immenses révolutions d'âges et de temps, conserve toujours le même empire. La légende de Vichnou et de Sivâ, les miracles et la foi de Krichna se sont répandus à travers l'Inde. Mahomet a pu persuader ses visions à des millions d'hommes, et de nos jours, l'Afrique noire presque entière a embrassé l'islam. Faudra-t-il donc reconnaître aussi quelque chose de surnaturel dans les progrès et les accroissements de chacune de ces religions?
Mgr Colloredo répliqua:
—Mais ces religions, mon cher frère, on sait quels moyens purement humains les ont établies et soutenues. L'islamisme s'est étendu par la conquête; les deux autres se sont propagées grâce aux amorces de l'intérêt et du plaisir. On en sait les commencements, je le répète: on connaît les fourbes qui les ont fondées. La vraie religion, mon cher frère, a pour marque manifeste son antiquité. Or, quelle conviction de la vérité, quand nous voyons que de Pie IX, qui remplit aujourd'hui si dignement le premier siège de l'Église, on remonte sans interruption jusqu'à saint Pierre, établi par Jésus-Christ prince des apôtres; d'où, en reprenant les pontifes qui ont servi sous la Loi, on va jusqu'à Aaron et jusqu'à Moïse; de là, jusqu'aux patriarches et jusqu'à l'origine du monde, Jésus-Christ faisant, en quelque sorte, l'union de l'Ancien et du Nouveau Testament! Voilà donc la religion toujours uniforme, ou plutôt toujours la même, dès le commencement des choses. On y a toujours reconnu le même Dieu comme créateur, le même Christ comme sauveur du genre humain.
—Tout ce que vous venez de dire, mon frère, repartit l'archevêque de Myre, est le propre langage de la Synagogue. Les juifs aussi font remonter leur origine jusqu'à Adam. C'est de Dieu même qu'ils ont reçu leurs traditions, et, plus que tous les autres, ils se défendent par leur immutabilité. En effet, l'on ne saurait nier que la religion du Christ, à en juger humainement et sans la foi, ne soit une hérésie sortie de leur sein, tandis qu'ils restent fidèles à leurs pères et à eux-mêmes, depuis plusieurs milliers d'années.
—Vous me faites trembler, mon frère! s'écria Mgr Colloredo. Que quittez-vous? que choisissez-vous? que préférez-vous à Jésus-Christ? Quel Dieu adorez-vous en sa place?... Ah! il faudrait désespérer peut-être de votre salut éternel, si Jésus n'avait prié sur la croix pour ceux qui ne savent ce qu'ils font!