—Monseigneur, répliqua le sculpteur, il est vrai que de bien des gens, je n'endurerais pas ces contradictions. Laissez-moi vous dire, encore une fois, que personne ne peut se vanter de m'avoir jamais molesté, et que je n'ai jamais souffert d'injure. Il se peut que je sois, au contraire, trop irascible de ma nature. Si je voulais raconter en détail tous les merveilleux accidents que ce penchant m'a occasionnés, j'étonnerais les nobles dames qui nous écoutent présentement. Mais, pour ne point paraître me louer, je laisserai cela de côté. Apprenez seulement, Monseigneur, que ce vaillant Ourosch s'est mal trouvé de m'avoir voulu faire tort, et, pourtant, je n'avais que seize ans à cette époque.
Un profond silence tenait l'assemblée entière comme en suspens. Tous les yeux, fichés sur le Grand-Duc ou sur Giano, vis-à-vis de lui, montraient on ne sait quoi d'anxieux, une attente immobile et contrainte. Floris poursuivit d'un ton ironique:
—Et que vous est-il arrivé avec ce terrible Ourosch, signor?
—Je me pris de querelle avec lui, répondit le sculpteur, du temps qu'il était maître de poste. Ce fol et brutal animal prétendait me retenir ma selle, sous le prétexte que j'avais fait galoper une de ses juments de retour, ce qui était faux. Quand je vis qu'il n'écoutait rien, indigné, frémissant de rage, je me retirai, mais je ne pus fermer l'œil de la nuit. Je pensai d'abord à brûler la maison, puis à couper les jarrets aux chevaux que ce veillaque avait dans son écurie. Un médecin qui m'eût tâté le pouls aurait trouvé non le pouls d'un homme, mais celui d'un lion ou d'un dragon. Enfin, voici ce à quoi je m'arrêtai. Je m'esquivai dès l'aube du jour, et dans une prairie d'Ourosch, je mis le feu à quatre de ses meules de foin, dont la belle et admirable clarté me réjouit jusqu'à Sabioneira, où je me fis saigner en arrivant. Ainsi, même du plus vil coquin, je n'ai jamais souffert la moindre injure.
—Allons, c'est fort bien! dit le Grand-Duc... Pour Cirillo, on sait ce qui lui advint.
—On sait si j'ai eu tort ou non, repartit Giano. Du jour où il m'eut offensé d'une manière intolérable, mon seul soulagement fut de le lorgner, comme on lorgne une maîtresse. Lorsque je m'avisai enfin que la passion de le voir si souvent m'enlevait le sommeil et l'appétit, et me faisait prendre un mauvais chemin, il me fallut bien me résoudre à en sortir. Je l'appelai donc loyalement, et nous nous battîmes. Je pensais qu'il n'avait reçu que deux ou trois piqûres de puce, quand on vint me dire qu'il était mort... Quoi qu'il en soit, tout ce que j'ai fait n'a été que pour défendre le corps que Dieu m'a prêté.
—Je crois que pas un avocat ne plaide aussi bien, ricana Floris, mais vous avouez qu'il est mort.
—Il est mort honorablement, dit le sculpteur; il a reçu les sacrements, il s'est réconcilié avec l'Église: et moi, fit-il en se frappant le sein du bout du doigt, je suis marqué pour toujours à son cachet, et j'ai passé plus d'une année à Venise, sans que le vieux Fédor m'envoyât un sou.
—Il serait bienséant, je crois, répliqua Floris, que Giano dît: le grand-duc Fédor.
—On me connaît, reprit le sculpteur. Je n'ai pas autre chose à répondre.