Elle reprit au bout d'un long silence:
—Je vous ai bien aimé, mon cœur! Vous aussi, vous m'aimiez autrefois... Nous aurions pourtant pu être heureux!... Vous rappelez-vous le premier printemps que nous avons passé ici! Que d'heures d'une tendresse bénie nous avons eues? Tout était plein de fleurs et d'oiseaux; on entendait chanter les rossignols... Hélas! les choses de ce monde s'évanouissent comme l'ombre...
—Tu vivras, dit Floris, tu vivras!
—O cher Floris, je vais mourir, dit-elle... Mais il me semble cependant que je suis un peu soulagée... Ah! ce n'est pas si difficile de mourir!... Pendant le court moment où je m'étais assoupie, j'ai vu tout à l'heure ta chère mère, entourée d'une splendeur céleste. Sa face rayonnait comme le soleil. Elle se tenait sur une nuée, et de ses mains ouvertes il descendait vers moi une pluie de rayons et de fleurs, tandis que la douceur de ses yeux apaisait ma souffrance... Elle vient m'emmener, mon Floris, et un jour nous serons tous réunis, loin de cette triste terre, dans le Paradis!
—Tu vivras, tu vivras! répéta-t-il.
—O mon cher cœur, mon cher trésor, mon cher bonheur! dit Isabelle d'une voix faible comme un soupir... Tu te souviendras, n'est-ce pas? de ta pauvre petite Isabelle... Tu te souviendras de notre enfant qui est morte en venant au monde... Qu'on l'ensevelisse avec moi! On la déposera sur mon sein... Rien ne te restera de moi que le souvenir, mon bien-aimé. J'aurai passé dans ta vie, ainsi qu'une ombre... Mon bien-aimé, je te pardonne! N'aie pas trop de chagrin, mon Floris... Je pardonne aussi à Josine... Rappelle-moi plus tard à ma sœur Tatiana. Dis-lui que j'ai quitté le monde en l'aimant et en la bénissant... Où est Gina?... Elle s'est trouvée mal, je crois, et on a dû l'emporter. Elle était bien bonne pour moi; elle m'a fidèlement servie... Pour la vertu, pour l'honnêteté et la décence de la conduite, elle mérite un excellent mari; je voulais lui faire sa dot... Ne pleure pas, mon bien-aimé: sois heureux! Va, le temps te consolera... Un mort n'est rien! J'ai peut-être été indolente et trop paresseuse dans ces derniers mois. Je t'en demande pardon, mon Floris... Et je te bénis, dans la mort, pour le bonheur que j'ai eu auprès de toi... Mila, écarte ce flambeau... Place-moi plus haut, je respire mal... Donne-moi ta main, mon Floris... Bien, ainsi.
La porte s'entre-bâilla au fond de la ruelle, et l'on vit s'y glisser, sans bruit, plusieurs des femmes de la Grande-Duchesse. Elles portaient des chandeliers avec la croix d'or et de cristal que Maria-Pia avait fait faire pour son oratoire. En se hâtant, elles couvrirent l'une des consoles de napperons blancs, et disposèrent une sorte d'autel au moyen de flambeaux.
—Ne pleurez pas, cher aimé, dit Isabelle... C'est moi-même qui ai demandé de recevoir l'extrême-onction.
Alors, une vive clarté se répandit soudain par la chambre. Les trois portes à la fois venaient de s'ouvrir, et une dizaine de femmes morlaques de Sabioneira-le-Bas, qui avaient des cierges à la main, défilèrent silencieusement. Derrière elles, quatre jeunes filles, en hauts bonnets de plumes et d'écarlate, s'avançaient, portant sur leurs épaules la châsse de sainte Justine, qu'on a coutume de monter au palais, lorsqu'un des maîtres y est en péril de mort. Elles la posèrent sur ses bâtons, derrière une lice mobile, qu'elles garnirent de gros flambeaux allumés. Cependant l'archevêque de Myre, revêtu de l'étole violette, était entré avec les saintes huiles; l'abbé Lancelot l'accompagnait: et les servantes du palais, les femmes des pêcheurs, des calfats, des jardiniers pénétrèrent dans la chambre, à leur suite, et s'y rangèrent, en foule, autour du lit.