Une rumeur confuse s'éleva, et le tumulte allait grandir, quand, soudain, Mgr Colloredo monta les marches de l'autel, et l'orgue, sur un signe impérieux, entonna la messe funèbre. Tous se rassirent, et la cérémonie s'acheva ensuite paisiblement.

Alors, le premier, l'archevêque fit, par trois fois, le tour du mausolée, en l'encensant et l'aspergeant d'eau bénite; puis, tandis que les porteurs plaçaient au milieu des deux autres la bière du grand-duc Fédor, la foule entière commença de défiler devant les cercueils, entrant par la porte de l'ouest et s'écoulant par celle de l'est. Tous se signaient en pénétrant dans la vaste chapelle, entièrement drapée de velours violet, à longues crépines d'argent. Un balustre de bois d'ébène entourait les trois cercueils, placés sous le dôme des lampes et recouverts de poêles de brocart d'argent, croisés de satin noir. Hommes et femmes, en défilant, se passaient, de main à main, l'aspersoir; quelques-unes jetaient des fleurs ou des poudres odorantes. Parfois, on élevait en l'air un enfant qui suffoquait au milieu de la presse.

Peu à peu, la foule s'amassa devant la bière d'Isabelle. Il partait de cette multitude des soupirs, des sanglots, des lamentations. On adjurait la morte, on l'interpellait; des femmes coupaient leur chevelure et la déposaient au pied du cercueil. Puis, elles se mirent à improviser. L'une d'entre elles s'écria: Hélas sur nous! la mort t'a ravie, toi en qui se trouvaient, éternelles comme la clarté dans la lune, la douceur, la sagesse, la bonté. Une autre dit: Qui naquit pour le Paradis, ne vieillit guère en ce monde! A la couronne de la Vierge, il manquait une belle fleur, et le Seigneur a envoyé son ange pour te cueillir, ô Rose blanche! Une autre dit: La pierre où je t'ai vue pour la dernière fois poser le pied, non loin de la mer, j'ai voulu la retrouver pour la baigner de mes larmes. Je planterai un buisson d'épines à cet endroit, afin que, de notre race, personne n'y passe plus. Une autre dit: Lorsque j'ai appris la nouvelle, mon cœur s'est gonflé de sang, mes lèvres ont poussé des cris. A ton cercueil je fais toucher cette laine, que je porterai à mon cou, quand l'envie de rire me prendra. Une autre dit: Hélas! hélas! je n'entendrai donc plus ta voix douce, ta voix charmante, qui vous abreuvait l'oreille de miel. Te voilà comme une guzla dont les cordes sont détendues. Faut-il que je te survive, moi si vieille! Une autre dit: O chère fleur, un même coup vous a frappés, toi et l'innocent enfant que tu venais de mettre au monde. On l'a déposé dans ton cercueil, vêtu de langes précieux. Il dormira éternellement sur ton sein. Une autre dit: Tu ne verras plus tes jardins parés d'une fête continuelle, les fleurs suaves au toucher frais, les nuages merveilleux. Tu habites au pays immuable, le lieu resserré où l'on n'a plus que la poussière pour sa couche, où les ombres, comme des oiseaux, emplissent la voûte. Une autre dit: Que t'ont servi tous ceux qui t'aimaient, tant de cœurs qui portaient ta marque? Aucun des tiens n'a pris ta place! Aucun n'a pu venir à ton secours! Une autre dit: La fin de toutes les fatigues, le carrefour où mènent tous les chemins, c'est un étroit cercueil qui vous renferme. A quoi bon se donner des peines? Pourquoi courir? Pourquoi chercher l'avenir?

Alors, il y eut un moment d'attente, tandis que la foule, au dehors, commentait, avec un sourd tumulte, l'absence du pope de Sgombro. Mille rumeurs couraient parmi les groupes. Les uns disaient qu'Ourosch, le matin même, avait enlevé le vieux pappas; d'autres parlaient d'une incursion des Bosniens et des gens de Sgombro sur le territoire de Zemenico. Mais, à un signe de Manès, huit Morlachs de Sabioneira, ayant chacun autour de l'épaule une bandoulière de cuir, accrochèrent les coins de la bière de Maria-Pia. D'autres enlevèrent de même les cercueils d'Isabelle et du grand-duc Fédor, et tout le cortège marcha processionnellement vers le chœur, l'orgue chantant à grand bruit.

Un roide escalier de vingt-huit marches descendait au caveau mortuaire. Les trois cercueils s'y engagèrent, à la lueur des flammes vertes qui brûlaient au fond de la crypte, dans des lampadaires de bronze noir. Puis, on posa les bières, toutes trois, le plomb nu et à découvert, sur la terre humide.

Mgr Colloredo, debout au haut des degrés, récitait les dernières prières. Le peuple se pressait autour de lui, avide de considérer la hideuse ouverture béante, ces clartés vertes, les tombeaux de marbre que l'on apercevait vaguement. On posa devant l'archevêque un mannequin d'osier rempli de terre, avec une pelle de bois, et, toujours priant, il jeta trois fois de la terre sur les cercueils. A chaque fois, le chambellan, comte Popoff, disait, d'un ton assez haut, mais triste et lent:

—Très haut, très puissant et excellent prince Fédor Paulovitch, fils de très haut, très puissant et excellent prince Paul, premier du nom, empereur de toutes les Russies, est mort...

C'était fini. Les porteurs déposèrent les bières au fond des sarcophages, dans le temps que la foule s'écoulait et descendait la montagne. L'on replaça, au moyen de leviers, les couvercles de pierre des sépulcres, en présence du grand-duc Floris, de Vassili Manès et de Jacinto. Les flammes vertes s'éteignaient dans les torchères; l'étroit soupirail grillé qui donne sur la Jagodna laissait tomber un mince rais de jour. On distinguait à cette lumière incertaine, les écussons sculptés des tombeaux.