Elle s'avança jusqu'au bord du large et massif balcon de pierre, bâti en saillie sur l'abîme, et qui portait à ses deux coins des lions de bronze noir, debout, tenant des écus d'armoiries. Quelques corbeaux, en croassant, partirent du fond de la vallée, comme alarmés de voir une créature humaine apparaître dans cette solitude, et, çà et là, ils se perchèrent sur les arbres.
—Maîtresse, dit Daria d'une voix basse, les nôtres ont quitté à temps... Voici les Turcs!
Sur la crête d'une des collines, plusieurs hommes à longs fusils, surgirent entre les rocs. Ils fouillaient de leurs regards inquiets la profonde vallée déserte, toute pleine d'embuscades; et d'autres, survenant derrière eux par l'âpre sentier, appelaient, avec de grands gestes, leurs compagnons qui montaient encore. Alors, le soleil, au milieu du ciel, perdit ses rayons tout à coup; d'épaisses nuées le cachèrent, laissant tomber une lumière sombre et morne. Des traînées de sable se levèrent dans la vallée, en tourbillonnant; les genévriers se tordirent; la Jagodna roula plus écumeuse, sous le pont gris et solitaire, et les rochers, les bruyères, le torrent prirent soudain un aspect si tragique, que les hommes d'Ourosch frissonnèrent, saisis d'une terreur superstitieuse. Ils se baisaient le pouce gauche, pour détourner ces présages funèbres, ou bien touchaient sur leur poitrine les amulettes qu'ils y portaient.
—Que font-ils? demanda Tatiana.
—Ils se sont arrêtés, maîtresse, reprit tout bas la sœur de Ianoula; et son œil de faucon attaché sur eux distinguait jusqu'à leurs moindres gestes... Ils se considèrent, la bouche béante, comme s'ils attendaient un mot les uns des autres, et pourtant, pas un ne parle...
—Et les nôtres? dit la princesse.
—J'en vois deux ou trois cachés sous les arbres, ou collés contre les roches... On les prendrait pour des statues... Les feuilles, maintenant, ne bougent plus; les corbeaux se tiennent immobiles... Ah! ceux d'Ourosch s'ébranlent enfin... Ils se mettent en marche, maîtresse...
La troupe, en effet, descendait lentement le long du sentier rocailleux. Elle comptait une centaine d'hommes, pillards bosniens, habillés de caftans déchirés, Monténégrins, gens de Sgombro, Krivosciens en sayons de poils, et qui faisaient sonner dans leurs mains de longs fusils tout cerclés d'argent. Le vieil Ourosch avait voulu profiter de ce jour des funérailles, pour tenter une pointe contre le palais, désert et sans défenseurs. Mais ses auxiliaires turcs, en dépit de l'espoir du pillage, l'avaient rejoint avec tant de lenteur; l'incendie de Zaradese, par surcroît, l'avait si longtemps retenu, qu'au lieu de surprendre Sabioneira vers onze heures, comme il l'avait calculé, il s'en trouvait, en plein après-midi, encore éloigné d'une lieue.
—Je vois les nôtres, chuchota Daria... Ils font le signe de la croix... Ah! les voici qui lèvent leurs fusils!
Une effroyable détonation, que les échos des rocs et des bois répercutèrent en tonnerre, passa dans l'air, comme un ouragan. Au même instant, ceux de Zemenico s'élancèrent en jetant des cris, et fondirent sur les Bosniens.