—Que vois-tu? dit Tatiana.

—Ils se battent au fond de la vallée, répondit la petite Morlaque. Ainsi que dans les forêts, maîtresse, il y a un frémissement, un tourbillon, et tout bouge. Les fumées planent sur les fusils... Ah! ah! Aôi! aôi! Courage!... Écrasez-les, massacrez-les, ces meurtriers de Ianoula!... Ah! leur vue me dévore la moelle dans les os.

Ses yeux étincelaient; ses dents blanches luisaient, entre ses lèvres à demi ouvertes; elle tremblait de tout son corps. Soudain, elle s'écria avec un rire violent:

—Entends-tu bourdonner les balles?... Ha, ha, ha! on dirait des mouches, par un jour d'été... Tout disparaît dans la poussière que soulèvent les guerriers... On n'aperçoit que bras levés, fumée, kandjars, lueurs rouges... Bien! le sang abattra la poussière... Oh! oh! Aôi! aôi! courage! Je distingue les nôtres, maintenant. Ils volent comme des faucons, dans la bataille... L'ardeur du combat redouble, maîtresse... Tu croirais voir bouillonner la flamme, quand on y verse l'eau-de-vie... Les kandjars brillent, les fusils crient, les balles s'enfoncent dans la terre, en sifflant. Oh! oh! malheur!... Aôi! aôi! malheur! Ceux de Zemenico reculent... Ah! chiens! fils de pourceaux! lâches! lâches!... Que le feu maudit vous dévore!

Mais des clameurs furieuses éclatèrent, et plus sauvages que des loups, de nouveaux combattants, débouchant du défilé de Pasicina, coururent sur les Bosniens pris en flanc, et en firent un grand carnage.

—Quels sont ces cris? dit Tatiana.

La farouche enfant battit des mains:

—Ho! ho! ho! qu'on en tue, maîtresse! Nos Morlachs brillent, tout dorés de sang... Les vaillants, la tête arrachée, se tiennent encore debout, serrant leur kandjar... Il gît sur la terre des jambes et des bras... Écoute! la mêlée redouble. Tu dirais deux serpents enlacés... Aôi! aôi! On les pousse, on les presse, aux abords de la Jagodna... Les corps tombent du haut du pont, comme, en automne, les mûres des haies... Ah! ah! Aôi!... Bien malgré eux, ils boivent de l'eau en abondance... Les Turcs reculent... Aôi! aôi!... Ils fondent, ils se racornissent, comme le cuir placé devant le feu... Entends-tu? Ils sonnent de leurs conques... Chiens mécréants, nous vous rassasierons de balles!... Ah!... Ils fuient, ils tournent le dos!... On voit les uns jeter leurs cartouches, les autres détourner la tête, en courant... On dirait un troupeau de porcs qui se sauvent... Aôi! aôi! voici encore des Morlachs! Ils se précipitent d'un défilé... Victoire, maîtresse!... Les nôtres ont vaincu!

Alors, tandis que des clameurs nouvelles annonçaient l'irruption de ceux de Zaglav parmi les Bosniens en déroute, Tatiana rentra dans la salle. Plusieurs valets s'y étaient rassemblés, au milieu du trouble de ce moment, et se tenaient au fond, par petits groupes, laissant un large espace vide, où se promenait le comte Popoff. L'activité, l'air turbulent du chambellan, ses fréquents changements de posture, quand il s'arrêtait à la vitre, les mots rares et brefs qu'il adressait à l'archevêque, formaient un contraste frappant avec la mine douce et paisible de Mgr Colloredo, assis dans un fauteuil, les mains croisées. Il se leva en apercevant l'aveugle, et le comte s'arrêta dans sa marche.

—Dieu soit loué! dit Tatiana, tout péril est écarté... Monseigneur, ne m'accusez pas de trop d'audace, si j'ai commandé à ces hommes... Mais il fallait avant tout, préserver les hôtes du grand-duc Floris.