L'aurore, en se levant, leur découvrit cinq ou six de leurs compagnons qui agonisaient, pris par les jambes entre les poutres et les charpentes du radeau; trois autres avaient été la proie des lames. La pesante masse allégée se releva quelque peu, bien que, sur l'avant et à l'arrière, on enfonçât encore jusqu'à la ceinture.
Tout ce jour et la nuit suivante, et la journée encore qui suivit, le radeau courut sur les flots. Alors, au coucher du soleil, de grands cris tout à coup s'élevèrent: «Un vaisseau! une voile! une voile!» et, dans leur délire de joie, ils s'embrassaient, riaient, larmoyaient, tendaient les bras vers le navire qui s'avançait majestueusement. Déjà l'on distinguait les hommes dans les hunes et sur le passavant, d'où ils considéraient les naufragés. Mais un commandement retentit: les matelots hissèrent de la toile; la cheminée cracha des tourbillons de fumée noire, et le steamer, barbarement, s'éloigna, abandonnant les misérables à leur sort.
Plusieurs s'évanouirent; d'autres parurent soudain pris de démence. En écumant, en grinçant des dents, ils blasphémaient Dieu et leur naissance, se roulaient, se mordaient les poings, ou bien éclataient d'un rire frénétique. Cette nuit-là, personne ne songea à hisser au mât le fanal, et le radeau flottait sur les vagues ténébreuses, que de larges éclairs, par moments, sillonnaient d'une lueur bleuâtre. Subitement, à l'un de ces éclairs, ainsi qu'à un signal attendu, une clameur épouvantable s'élève. Ils bondissent, frappent au hasard, brisent, tuent, précipitent à la mer, dans un vertige de destruction, le biscuit, le vin, les barils d'eau douce; quelques-uns s'y lancent eux-mêmes, tandis que d'autres, à plat ventre, tâchaient de scier avec leurs couteaux les amarrages du radeau. Floris, Manès, Sander, le capitaine et deux ou trois matelots restés fidèles, soutinrent contre ces forcenés, un combat sauvage et furieux, et qui dura la nuit entière, par reprises. Lorsque le soleil reparut, morts et vivants gisaient pêle-mêle. Ceux qui soulevaient leurs paupières croyaient sortir d'un rêve effrayant, et demandaient à leurs compagnons si ces sanglantes visions de tueries, de luttes, de massacres les avaient aussi tourmentés. Mais Floris se dressa, et, d'un coup d'œil, il aperçut les provisions disparues et le radeau, seul au milieu de la mer immense. Alors, sans prononcer une parole, fixement, il regarda Josine.
Des journées qui passèrent ensuite, Manès ne conservait qu'une impression vague et affreuse, telle qu'un cauchemar accablant. Le soleil éternel tombait sur eux à lourdes flammes, les aveuglant, leur élevant la peau en ampoules brûlantes qui crevaient; la mer dansait au loin, éblouissante: et accroupis au pied du mât, la face entre les genoux, leur torpeur était si profonde qu'ils ne souhaitaient plus même mourir. La faim leur tordait les entrailles; une soif ardente les dévorait. Ils se représentaient des cascades écumantes, d'immenses rivières au flot pur, des ruisseaux serpentant sur la neige. Plusieurs s'étaient jetés dans les flots; deux fois encore, on avait vu des voiles... Puis, des tempêtes, des combats, des scènes d'anthropophagie, jusqu'au moment où, dans le boutre arabe, Manès avait repris connaissance.
Des esclaves entrèrent à un signal que fit le caïmacan, les uns portant des lanternes allumées, et les autres des balais de palmier. Ils relevèrent les lampes placées sur le tapis, tandis que le cadi et les cheiks apposaient leur sceau, l'un après l'autre, au procès-verbal du kâteb. Les matelots, dans le fond de la salle, causaient bruyamment. M. Cadwalader A. Cripps vint à Manès, auprès de qui s'empressait le vieux hakim Abou'l Feradj, et prenant sa pose d'orateur:
—Monsieur Manès, dit-il, monsieur... Vous avez éprouvé des malheurs positivement surprenants; vous avez montré un grand courage. Bien que je porte ici, monsieur, la bannière étoilée d'un peuple libre et que mes sentiments soient aussi énergiques que ceux de n'importe qui au monde, je désire, monsieur, que vous veuilliez bien faire agréer mes respects au Grand-Duc, comme à un naufragé, monsieur, à un gentleman malheureux et éminemment aristocratique, car un ennemi généreux ne saurait lui refuser ce titre.
Le savant remercia M. Cripps, en ajoutant poliment que Son Altesse, s'étant mariée à New-York, serait particulièrement sensible à cet hommage.
—A New-York! exclama le consul, qui secoua les mains de Manès avec un redoublement d'enthousiasme. Mon cœur est embrasé, monsieur, mon esprit est confondu d'admiration pour la façon effroyablement patiente dont le Grand-Duc et cette jeune dame ont supporté leurs souffrances. A tous ceux qui exaltent encore le passé et s'appesantissent sur ses héros et héroïnes, en insinuant que notre siècle est moins héroïque que tel âge qui l'a précédé, nous pouvons répondre hardiment que, pour un seul véritable héros qui existait dans n'importe quel temps, nous en comptons cent aujourd'hui; et quant aux héroïnes, monsieur, c'est à peine si le monde en a connu jusqu'à ce jour. La femme n'était généralement pas assez développée pour pouvoir être héroïque, avant que la Démocratie l'eût formée... Ainsi, à Pittsburg, par exemple, continua l'Américain, pendant notre guerre civile, j'ai vu—le croirez-vous, monsieur?—j'ai vu nos filles de millionnaires se lever au milieu de la nuit pour servir à table, de leurs propres mains, les régiments de volontaires qui passaient. Aussi, quels cris, quels hourras de nos bleus, lorsque, le repas terminé, le colonel, debout, proposait trois salves d'applaudissements en l'honneur de ces jeunes dames! J'ai vu bien des foules enthousiastes; j'ai entendu des applaudissements répétés, mais je n'ai jamais rien entendu de pareil aux hourras sortis de la poitrine de ces vétérans bronzés... Oui, monsieur, poursuivit le consul qui s'échauffait de plus en plus au musical de ses paroles, j'étais intimement convaincu, il y a quinze ans, et je le suis encore aujourd'hui, qu'il s'est trouvé, à ce moment, plus de jeunes dames héroïques dans notre seule ville de Pittsburg, que le reste du monde entier n'en avait produit pendant des siècles... Allons, Edhem-Aga se retire... Bonsoir donc, monsieur... Courage! courage!
Au matin, avant l'ouverture du Bazar, il se présenta chez le Grand-Duc, de la part du caïmacan, des serviteurs qui portaient sur leurs têtes de vastes couffes et des jarres. Ce fut Manès qui les reçut dans la cour intérieure, entourée d'arcades à la mauresque et tout ombragée de palmiers. En déchargeant leurs corbeilles, ils étalèrent sur un petit tapis de cuir, des viandes, des pains ronds, des dattes, des coquillages, des melons d'eau, de beaux poissons roses et verts, et dans de hauts paniers de feuilles tressées, du miel blanc et du lait de chamelle. De plus, Edhem-Aga faisait tenir à Manès, pour les premiers besoins des naufragés, deux bourses de cinq cents talari chacune, dont le porteur, après avoir offert les salutations du caïmacan, dit qu'il était envoyé par M. Cripps et par Son Excellence, afin de servir d'interprète. C'était un Maltais, nommé Sapéto, de ces aventuriers bons à tout, pleins d'entregent et de ressources, qui pullulent en Orient.
Mais le hakim Abou'l Feradj parut sous l'une des galeries, et s'adressant à Manès en bon anglais, car il avait longtemps vécu dans l'Inde: