—Fils de mon oncle, lui dit-il, le grand-duc Floris est réveillé. Il se plaint et demande qu'on l'amène en plein air, pour calmer l'action brûlante de sa fièvre. J'ai commandé qu'on le portât ici.
—Bien! dit Manès... A-t-il encore le délire?
—Non, il est calme à présent. La raison lui est revenue.
—O vanité de la sagesse humaine! dit Manès. C'est moi, le plus débile et le plus vieux, qui ai le mieux résisté à ces souffrances... La mort a pris les jeunes têtes; elle a épargné un vieillard...
Le hakim répondit gravement:
—Personne ne saurait tuer celui que le Très-Haut ne tue pas. Quand Djezzar eut fait murer vifs les deux derviches du Khorassan, neuf jours après, en ôtant les pierres de la porte, on trouva le robuste mort, et le chétif respirait encore... D'ailleurs, le distique dit bien: Au fort, un mouton entier pour conserver ses forces; au faible, un grain de riz soutient la vie.
Il se tut, en détournant les yeux; et sur un lit de camp, très bas, jonché de tapis et de toisons teintes, et que portaient six nègres à petits pas, le grand-duc Floris apparut. Au milieu d'un large oreiller, on découvrait une tête humaine, ravagée et creusée de rides, et dont un profond cercle noir entourait les paupières fermées; le bras décharné pendait au rebord de la couche; et un anneau de pierreries, s'échappant des doigts amaigris, roula dans le sable de la cour. Sur un signe d'Abou'l Feradj, les porteurs déposèrent le lit, au-dessous d'un grand pavillon de toile violette, à fleurs peintes, attaché par les quatre coins aux troncs de quatre palmiers. Un vent chaud soufflait; le ciel, sans nuages, était d'un bleu terne et comme plombé.
—A boire, à boire! dit Floris, qui entr'ouvrit lentement les yeux... Ah! c'est vous, hakim...
—Comment se trouve Votre Altesse? dit Manès.
—Le seigneur Vassili vous parle, seigneur.