—Oh! dit le blessé, monseigneur Floris, après vous avoir si longtemps cherché!... Ah! je suis malade, je me meurs... Ah! ah! ah! Hélas! malheureux que je suis!... Ah! ah! je souffre! Hélas! hélas! Oh! tuez-moi! tuez-moi! tuez-moi!... Ne vous éloignez pas, Monseigneur. La crise cessera dans un moment... Vous me regardez, interdit. Non, non, je n'ai plus le délire... Oh! je souffre! Ah! ah! ah! ah! Hélas!... Surtout, Monseigneur croyez-moi... Ne secouez pas la tête ainsi... Je connais tout de votre vie. Le vieil homme qui vous a élevé avait pour nom Jacob Van Oost: votre enfance s'est passée à Bruges, dans les Flandres. Depuis deux ans, vous êtes à Paris... Au nom de votre mère qui vous cherche, écoutez-moi, croyez-moi, Monseigneur!
—Parlez! reprit Floris, parlez donc!... Pourquoi m'appelez-vous Monseigneur?
—Sachez d'abord qui vous êtes... Ce Van Oost, qu'on nommait votre oncle... O Dieu! Ah! ah! quelle douleur!... Votre naissance est noble entre toutes... Ah! ah!... Ayez pitié de moi... Ah! ah! ah! ah! tuez-moi! Le sang m'étouffe; je suffoque... Ah! Où êtes-vous, Monseigneur? Soutenez-moi, mettez-moi debout!... Je vous dirai le nom de votre père... Oh! oh! oh! hélas!... Oh! oh!
—Madame Éloi, voulez-vous m'aider? dit le jeune homme. Doucement... Soulevons-le!
—Par ici... Oh! prenez par ici... Oh! oh! ne me touchez pas!... Oh! oh! oh! Monseigneur, pitié!... Vous me tuez!... Floris, oh! Floris!
La voix défaillit au moribond. L'affreux spectacle de Paris le frappa d'une subite horreur. Il demeura court à regarder, les yeux fixes, la bouche béante.
Le ciel n'était qu'un tourbillon de feu. Ainsi qu'une forêt immense, la ville brûlait et flambait. Le tocsin ne s'arrêtait pas; l'artillerie roulait sans interruption. Le cri, la terreur, le bouleversement étaient comme la fin du monde. C'étaient, quelquefois, un tel fracas que l'on eût cru Paris déraciné, de profonds retentissements ainsi que de portes d'airain qu'on ébranle. Les obus sifflaient dans leur vol, les clochers des églises canonnaient, de grandes gerbes d'incendie apparaissaient, où qu'on tournât les yeux, les pavés dégorgeaient du feu, l'air était tout tissu de flamme. Par moments, une trombe de bruit passant dans les rues embrasées, les faisait presque chanceler. Le soleil se leva, mais blême, étouffé par les nuages et par les vapeurs de l'incendie. On ne voyait à l'horizon qu'un vaste cadavre livide, d'où il s'échappait une lumière, trouble comme de la fumée. Alors, le vent souffla avec violence. Tout le firmament retentit. Le mugissement de l'incendie emplissait l'air comme un ouragan. Puis, les hurlements redoublaient. Les spirales ardentes s'élançaient plus haut, les bouches des canons vomissaient des cataractes de tonnerres, les obus, se heurtant dans l'air, tombaient brisés en pesants éclats, les faîtes des palais croulaient; et les incendies, triomphants et avivés encore par la rafale, se dressèrent de toutes parts, ainsi que des torses géants. Un cercle de démons de feu semblaient entourer la ville, joyeux, hurlant, léchant le ciel de leurs langues monstrueuses...
Tout à coup, un obus éclata sur la plate-forme de la tour. Floris tomba. Chus s'abattit, défaillant de peur, mais sans blessure. On ne vit plus Ivan Manès: ses membres furent dispersés au loin, comme par une fronde. Mme Éloi gisait à la renverse; sa tête, tranchée sous l'oreille, grimaçait suspendue à la peau, au milieu de bouillons de sang.
Un demi-quart d'heure se passa, sans que rien remuât sur le sommet du mausolée. Des oiseaux voletaient tout autour, en poussant de petits cris d'effroi. Le drapeau rouge se gonflait au vent.
Un soupir souleva la poitrine de Floris. Il ouvrit les yeux.