[LIVRE SECOND]
Bien que, après la chute de la Commune, et dans Paris sanglant, fumant, tout couvert de ruines, on ne prît guère intérêt à un simple particulier, néanmoins, la plupart des gazettes annoncèrent, vers le commencement de juillet, l'arrivée en France d'un savant russe, le fameux physiologiste Vassili Manès.
Il ne parut pas d'ailleurs que ce voyage eût aucun but de science ou de curiosité. Vassili Manès fut salué, à sa descente du wagon, par un homme barbu, aux paupières épaisses, qui était le brocanteur Chus. Tous deux eurent un long entretien, tête à tête, à l'Hôtel de Bohême.
La singularité de ce départ défrayait, dans le même temps, les conversations à Prague. Quoique la mort d'Ivan y fût connue, l'on s'étonnait que Vassili eût choisi ce moment pour s'absenter. Attaché depuis des années au grand-duc Fédor de Russie, après avoir professé avec éclat à Moscou et à Saint-Pétersbourg, il avait été récemment cédé par le Grand-Duc à sa femme, la grande-duchesse Maria-Pia, arrivée au dernier période d'une maladie sans espérance, et de qui le savant ne soutenait la vie qu'à force d'art et de remèdes.
Le même jour, Manès rendit visite, dans les bâtiments de l'Institut, à M. Olympe Gigot. C'était un homme d'importance, érudit en grec et en sanscrit, en antiquités, en critique, auteur, traducteur, annotateur, pédant et académicien, secrétaire perpétuel des Inscriptions et Belles-Lettres; de plus, ami de cœur de M. Thiers, chef du Pouvoir exécutif. Le savant russe connaissait d'ancienne date le commentateur d'Albert le Grand, et il fut accueilli du vieillard, comme quelqu'un que l'on attend.
—Sitôt que j'ai reçu votre lettre, dit M. Olympe Gigot, le premier objet sur lequel s'est portée mon attention (car il convient de s'assurer d'abord si celui que nous cherchons est prisonnier), le premier objet, dis-je, sur lequel s'est portée mon attention, a été la rédaction d'une note contenant le signalement et tout ce que l'on sait du jeune homme, note que M. Thiers, officieusement, a transmise à tous les greffes.
—Eh bien! avez-vous une réponse? demanda vivement Manès.
M. Gigot reprit, en agitant la main, avec une majestueuse condescendance: