—Quoi? Que feut tire Fotre Altesse?
—Ne dois-je pas m'acquitter envers vous? Ne paye-t-on pas les entremetteurs?... Qu'un cancer te ronge le cœur, pour m'avoir forcé de mépriser l'homme encore plus que je ne faisais!... Mais non, mais non! Sois remercié, au contraire!... Tu as rompu le dernier lien qui m'attachait à cette exécrable humanité... Allons, avance! viens ici!... Ne faut-il pas que tu sois payé?... Prends la donation, te dis-je... Elle est signée.
—Monseigneur... s'écria Chus.
—Silence! je connais tes mensonges!... Je sais quelle découverte l'on a faite à Isgaour, et pourquoi tu voulais ce domaine... N'importe! Je te le donne, parce qu'il n'est pas un seul être au monde que je méprise autant que toi! Au vil ce qu'il y a de plus vil!... Cette richesse que je mets dans tes mains sera, pour des milliers d'hommes, une source de calamités... Sois sans pitié envers ton débiteur! C'est un fripon... Ruine la veuve! Elle n'avait épousé son mari que pour des robes ou de l'argent... Que le sourire des enfants ne t'attendrisse pas! Ils grandissent pour être des coquins, des usuriers, des faussaires... Pressure le pauvre! c'est un envieux... Lèche la poussière devant le riche; et ruiné, crache-lui au visage!... Abjure toute émotion! Moque-toi de ce que les niais appellent honneur, vertu, probité... Soigne ton or, couve ton or! Et fais-le, de jour en jour, pulluler, afin de pouvoir te montrer sans risques, plus abject, plus fourbe, plus insolent, plus infâme encore que tu ne l'es!
—Pien, Monseigneur, dit Chus, placidement.
—Tu as raison, tu as raison! Puisque les hommes ont choisi un tel symbole pour l'adorer, puisque d'une souille à truies l'or peut faire un temple, puisqu'il confère à un lépreux le respect public et l'admiration, profites-en! oui! vole, attire, absorbe tout l'or du monde, toi, avec tes frères d'Israël!... Continuez d'être ce que vous êtes, d'immondes vers fourmillant dans nos entrailles!... C'est pour vous que les nations s'engraissent, pour vous que les arts et tous les métiers travaillent et suent!... Parasites abjects, épuisez la terre! Devenez des rois, à votre tour! Courbez les peuples sous le joug de vos lourdes machines de fer! Corrompez, empoisonnez l'âme humaine! Que le culte de l'or remplace les religions, les dieux abolis!... Puis, lorsque vous posséderez tout, quand les richesses de l'univers ne formeront plus qu'une pyramide, au sommet de laquelle trôneront quatre ou cinq Juifs, alors enfin, vous les esclaves, les misérables, révoltez-vous!... Viens, mort! Souffle, esprit de vertige! Que l'horreur, le deuil, la folie, le meurtre, la destruction se déchaînent sur le globe, bouleversent tout, ruinent tout!... Adieu! Mon dernier vœu, s'il te naît un fils, c'est qu'il puisse te ressembler!... Va-t'en! va! ôte-toi de mes yeux... Que je ne te revoie jamais!
—Venez, madame, dit le savant.
Et tandis que Floris épuisé tombait assis sur le divan, M. Manès sortit précipitamment avec la baronne, que son mari suivit aussitôt.
—Eh pien! fous le foyez, Faustina, dit M. Chus, après un silence, tout s'est pien passé, tout s'est pien passé!