Le lendemain, dès la première heure, il arriva au palais un courrier du chérif de la Mecque, avec une petite suite d'hommes et de chevaux. Cette espèce d'ambassade, qui campa dans la cour d'un des entrepôts d'Ahmed Gha'lid, avait pour mission de demander Manès au Grand-Duc, et d'emmener le hakim franc à l'oasis voisine de Taïf, où le noble imâm se trouvait, pour lors, fort souffrant d'un mal d'entrailles. On prévint aussitôt Floris, qui, vers midi, se mit sous la galerie, à la porte de sa chambre, et reçut l'eunuque messager.
Deux heures après, survinrent du vaisseau les femmes esclaves données à Josine par le maharana Pertap-Singh, et qu'en attendant leur départ, on logea dans l'appartement de M. Chus, car le juif, avec la baronne, avait quitté le palais de grand matin. Le second du Coromandel, qui accompagnait les Indiennes, avertit de plus M. Manès que le pacha, se prévalant de quelques paroles de Son Altesse, réclamait pour lui seul la cargaison entière du navire, et menaçait d'y envoyer des gardes, de peur que l'on en détournât rien. Le savant se rendit donc à bord, d'où il fit enlever et porter chez Edhem-Aga et chez M. Cripps les présents qui leur étaient destinés, et où il surveilla, en outre, l'embarquement de ses propres collections. Le reste, déchargé et vendu à Djeddah même, devait, selon les instructions plus précises de Floris, confirmées par un acte de sa main, servir à bâtir un oqal public, pour les pauvres pèlerins.
Les derniers portefaix Takrouri finissaient d'empiler dans l'un des magasins du palais, force caisses et herbiers de Manès, quand le Grand-Duc parut au fond de la cour, qu'on appelait la cour-marchande, vaste place environnée d'arcades, sous lesquelles s'ouvraient les grilles de bois des entrepôts d'Ahmed Gha'lid. Le front baissé, il s'avançait à pas lents, au milieu des ombres du soir, et soudain, poussant un long soupir:
—Ah! si l'on connaissait d'avance, murmura-t-il, les trahisons, les dérisions du sort! Ou si, du moins, notre misérable cœur ne se laissait toujours duper à l'illusion du bonheur!... Mais aucun homme, sans cet espoir, ne voudrait poursuivre sa route... Non! l'on se coucherait par terre, pour y rester immobile et y mourir... Le bonheur, reprit-il pensivement, le bonheur, qui donc le possède? Entre tous ceux que j'ai connus, que j'ai aimés, qui donc eût pu se dire heureux?... Mon père? Il a vécu inquiet, haletant, rongé de haine, dans d'accablants tourments de corps et d'esprit. Ma mère? Elle n'a eu d'enfants que pour éprouver, semble-t-il, les plus horribles effets de la tendresse. Oui, pour porter au cœur, comme trois glaives, la cécité de Tatiana, la froideur de José-Maria, la douleur de ma disparition... Et les autres femmes que j'ai aimées?... Hélas! faut-il que je me souvienne?... L'une était calme, douce, sereine, pâle fleur d'amour bientôt flétrie... L'autre, Josine... Oh! malheur sur moi!... Son éclat, sa beauté, sa gaieté, la flamme de vie qui brûlait en elle, toutes les grâces les plus exquises et les plus rares, ce sont ces dons qui ont causé sa perte... Et Tatiana? morte, aussi!... Morte, morte, ma sœur étrange! Je la revois, froide comme le marbre, suave comme la rose... Oui, morte de son héroïsme, comme Isabelle de son amour!... Ainsi, quelque route qu'on prenne, c'est à l'abîme qu'elle nous jette. Volupté, vertu, joies maternelles, amour, dévouement, jeunesse, beauté, tous ces mots qui semblent si superbes, le Destin railleur ne s'en sert qu'à composer des histoires tragiques, des contes de mort, de cœurs brisés, de calamités, de longues souffrances!... Plaisirs de la vie, qu'êtes-vous? Rien que les heures sans fièvre des fiévreux! Un court répit pour mieux endurer la peine... Oh! dans quel charnier ténébreux, dans quel cimetière d'ombres vit la débile Humanité! En chancelant, nous poursuivons à tâtons les feux follets qui y voltigent, avec l'espoir que ces guides sinistres vont nous conduire au bonheur...
Il s'arrêta, tandis que les Nubiens défilaient sans bruit sous les arcades, où Sapéto, une lanterne à la main, refermait la salle voûtée et obscure. Puis, quand ils eurent disparu, le Grand-Duc se remit à marcher à travers la cour déserte. D'étroits chemins de pierres noires y dessinaient comme un vaste damier, sur le sable. La nuit était tombée... Il reprit:
—Oui, partout la dérision, le mensonge!... Parmi tant de millions de cœurs qui battent, dans cet univers, l'instant où nous sommes, un seul connaîtra-t-il le bonheur? Tous, nous tendons vers lui nos bras suppliants, et le bonheur n'est nulle part... Mot vain et sonore, qui ne répond à aucune réalité, urne sans fond où nos désirs s'épanchent, mirage non moins fabuleux que ces palais qu'on voit dans les nues!... Il n'y a pour l'homme aucun refuge! non, pas un seul! Tout ce que son cœur lui suggère, lui ment. Tout ce qu'imagine son esprit, lui ment encore... L'art? Mais n'ai-je pas vu Giano, tout fanfaron qu'il fût de lui-même, pleurer de rage et se désespérer? Il jetait ses pinceaux impuissants, il martelait sa cire rebelle, jurant cent fois de renoncer à cet exécrable supplice... D'ailleurs, quel niais serait l'homme, quel automate et stupide marmot, s'il suffisait, pour le contenter, de deux ou trois couleurs éclatantes, de sons, de mots cadencés, de la blancheur d'un marbre taillé?... Non, non! L'art ne le donne pas, ce bonheur sans cesse convoité... Le trouve-t-on dans la science?... Mais Vassili semble-t-il heureux, lui, le railleur au cœur glacé, le sceptique à force de savoir? Est-ce le bonheur que d'avoir en tête quelques chiffres, quelques termes grecs, des nomenclatures, des formules! Est-ce le bonheur que de ramper aux pieds d'une Figure géante, voilée d'une vapeur ténébreuse, qu'on ne dissipera jamais!... Que reste-t-il? La piété, la foi?... Ah! qui ne voudrait, en effet, si la chose dépendait de notre choix, s'humilier, se renoncer soi-même, se sentir comme un enfant, mené par une main invisible, croire, s'abandonner à Dieu... Croire!... Mais peut-être douter... Oui! là est l'écueil... Et alors, quelles terreurs, quels tourments, quel enfer toujours ouvert en notre âme!... Ah! maintenant, je la comprends trop bien, la pâleur de José-Maria, sa détresse solitaire et farouche... Oui, que sont les autres souffrances, vaines et futiles comme la vie, au prix de celle-ci, où se débat pour nous l'éternité!... Ainsi, l'Art a pour son salaire l'impuissance; la fin de la Science, c'est le scepticisme; le fond de la Foi, c'est le doute!... Quoi donc alors? Subir le sort? Obéir à ces pédants de sagesse qui prescrivent, pour unique remède, d'aveugler son cœur et ses yeux, de n'avoir nul désir, afin d'ôter par là toute prise à la fortune, d'être tel qu'un cadavre vivant... Mais quel homme se résignerait à mourir avant le tombeau?... C'est ainsi que, d'espoirs en espoirs, d'heure en heure pour ainsi dire, toujours déçus, toujours persévérants, nous arrivons à la dernière; et poursuivant jusque par delà, notre rêve de félicité, nous nous plaisons encore à croire que cette porte mystérieuse est le seuil de quelque paradis, et que de notre pourriture va s'exhaler enfin la blanche étoile de l'immuable et éternelle Joie!
Les yeux fixes, il demeurait songeur, auprès du puits qu'Ahmed Gha'lid avait fait creuser en vain, pour chercher de l'eau, et qui, au milieu de la cour, dressait dans le ciel obscur, sa longue traverse de bois. Du bout du pied, machinalement, Floris fouillait le sable aride, puis, relevant le front, tout à coup:
—Non! le bonheur n'existe pas. Plus qu'aucun homme, j'ai le droit, peut-être, de l'attester hautement! Plus qu'aucun, j'en suis la vivante preuve, un témoin, un exemple fameux, qu'on pourrait raconter aux enfants, et leur montrer dans les syllabaires. Car, en quelques brèves années, j'ai joué, aux deux bouts de la fortune, les personnages les plus divers de cette tragédie du monde. L'inexécutable miracle que souhaitent en leurs vœux tous les hommes, s'est subitement accompli pour moi. Des torrents de sang ont coulé, Paris a brûlé comme Sodome, les cimetières ont été gorgés de morts, et de ce chaos de désastres, de hasards, de bouleversements, de cette sorte de loterie immense et sinistre, un seul gain est sorti: le mien!... Moi seul, j'ai fait contrepoids, dans la balance dérisoire où le destin pesait les hommes, aux efforts d'un peuple soulevé, aux aspirations séculaires, aux rêves, aux utopies de bonheur, à l'innombrable armée des misérables, à tous ceux qui souffrent sur la terre et qui voudraient ne plus souffrir... Oui! le rêve universel des êtres s'est réalisé pour un seul... Pauvre, je suis devenu riche... Torturé d'amour, celle que j'aimais, pâle déesse inaccessible, est descendue jusqu'à moi... J'ai marché tout vivant dans un prodige. J'ai habité le palais enchanté, l'île heureuse qui fuit toujours... Et c'est au sein du bonheur même, que j'ai été le plus malheureux!... Pourquoi? Ah! par le vice naturel de notre cœur, sans nulle cause extérieure, par la fatalité qui pèse sur tout ce qui est humain et terrestre... Et maintenant, malade, hanté de spectres, lourd de remords, de douleurs, de crimes, sorte de tombe de moi-même, qu'ai-je à faire qu'à chercher enfin le soulagement suprême, la mort, l'anéantissement?
Il se tut et pencha le visage. Sur sa tête, le ciel s'étoilait; les lointaines rumeurs du dehors lui bruissaient confusément aux oreilles; et Floris, immobile, songeait.
Ce fut à peine, ce soir-là, s'il toucha au souper qu'on apporta, vers neuf heures. Il se promenait tout pensif sous les arcades de la cour des Palmiers; puis, faisant signe à un esclave, qui le précéda avec un flambeau, le Grand-Duc s'engagea dans une sorte de tourelle, placée à l'angle de la cour et que remplissait une vis étroite. Il en gravit les marches, d'un pas lent, et déboucha sur la terrasse du palais.