—Le vieil adage a raison, Monseigneur: Où entre le droit, l'équité en sort. La loi qui devrait prononcer l'arrêt au moment où l'on recourt à elle, prend un temps si long pour délibérer, et tant de ministres pour la servir, que l'injustice toute nue, quoique plus effrayante d'aspect, n'est pas plus inique en effet... La justice, l'équité, chimères! Ce que nous appelons de ce nom n'est rien autre qu'un simulacre, un vain fantôme, une Allégorie, que les hommes, pour le trompe-l'œil, font plafonner au-dessus d'eux, avec la balance et le glaive... Voyons! voilà vos premiers juges convaincus par l'arrêt des seconds, d'avoir jugé contre la justice. Va-t-on s'étonner, s'indigner, les flétrir, les chasser de leurs sièges? Non, l'accident est banal, Monseigneur, et nul n'y prendra même garde. Tant nous savons que ce fracas de droiture n'est que comédie, que nos décisions sont forcément hasardeuses et erronées, qu'il ne peut y avoir de justice!... Et, en effet, où se trouverait-elle? Est-ce dans le droit positif? Mais il varie selon les temps et les pays, chaque peuple accommodant ses lois à son humeur, à ses intérêts, à ses préjugés, à son caprice... Est-ce au fond de notre conscience, dans ce que l'on nomme le droit naturel? Soit! mais que l'on prouve d'abord si ce sentiment prétendu divin, que nous croyons avoir de la justice, n'est pas, au vrai, tout simplement la crainte égoïste de l'injustice, du dommage que nous pourrions recevoir. Or, par malheur, les hommes, jusqu'ici, n'ont conclu de pactes d'équité que les uns à l'égard des autres, et lorsqu'ils ont à peu près même force. L'idée ne leur est pas venue qu'ils pouvaient devoir de la justice à des créatures plus faibles, telles que sont les animaux.

Il ricanait, en haussant les épaules; puis, il but sa tasse de sorbet. Floris songeait, les regards perdus au loin.

—Ainsi, dit-il enfin, ce triste monde n'est donc fondé que sur des mensonges!

—Il est vrai, repartit Manès, que le perpétuel désaccord en surprendrait davantage, si ce n'étaient les opinions et les mœurs qui forment la raison et non la raison les opinions. Tout est plein de folie, Monseigneur, d'absurdités, de contradictions. On bafoue un pauvre berger qui aura marmotté quelques mots bizarres, pour désenfler sa vache malade. Mais qu'un autre sorcier, en habit doré, fasse Dieu et le mange quotidiennement, moyennant sept à huit syllabes de latin, nous nous écrions: O altitudo! et voilà un sublime mystère!... Le monde entier est une farce, Monseigneur. Tous ces grands piliers de l'État, le savant, le juge, le prêtre, des baladins, des masques, des masques!... Que dire encore du soldat, stupide automate pendant la paix, assassin légal pendant la guerre, pillant, violant, tuant, torturant, et se composant de la renommée et des vertus, avec des crimes?... La foule a une haute idée des hommes d'État et des politiques. Les voyant au faîte des choses humaines, elle se courbe devant ces dieux et s'ébahit naïvement de leur puissance et de leur génie, qui lui paraissent proportionnés à la grandeur de ce qu'ils remuent. Pure illusion, Monseigneur! De même que la main d'un enfant peut mouvoir des roues colossales, ainsi le vaste et parfait équilibre où les affaires de l'État sont les unes à l'égard des autres, en rend le maniement aisé, et le succès fatal, quel qu'il soit... Les événements nous conduisent, bien plus que nous ne menons les événements. La plupart des choses du monde se font par elles-mêmes, croyez-moi.

—Mais pourtant, objecta le Grand-Duc, on peut aider la destinée. L'industrie, l'habileté, le génie ne sont pas seulement de vains mots!

—Allons donc, Monseigneur, dit Manès, quel génie suffirait à prévoir les innombrables cas fortuits qui se rencontrent dans toute entreprise?... C'est par acquit qu'on y emploie la délibération et le conseil; puis, la fortune souveraine prononce. De qui la reine Élisabeth, l'ennemie victorieuse de Philippe II, tenait-elle la vie? De Philippe lui-même, qui, redoutant l'avènement possible au trône d'Angleterre de Marie Stuart, reine de France, fit épargner politiquement la bâtarde de Henri VIII. On s'avise des dangers probables, et l'on ne voit pas les certains. D'ailleurs, par quoi le monde juge-t-il de l'habileté et du génie? Uniquement par le succès. Heureux, on acclame le grand homme; vient-il à échouer, on l'outrage... Quel prodige que Jeanne d'Arc! Quelle pureté! quelle sainteté! quel merveilleux héroïsme! Bien, mais supposez seulement qu'elle n'eût pas réussi, en effet, à pénétrer dans Orléans et à mener le roi à Reims, et voilà la médaille tournée! Quelle impudente aventurière! quelle virago éhontée!... Jusque pour les martyrs et les saints, le succès est la pierre de touche; on y éprouve leur auréole. L'Église persécute, durant leur vie, François d'Assise, Loyola, sainte Thérèse. Morts, elle fait fumer l'encens devant leurs autels, et assied à la droite du Père, ces créateurs d'ordres puissants. Le succès est tout, Monseigneur, et cependant que prouve-t-il? Rien... Il dépend des endroits, du temps, des circonstances. Le génie du triomphateur en est la plus petite pièce, moins importante, assurément, que la faiblesse ou l'imbécillité de l'adversaire qu'il a devant lui. Tous ces fléaux des nations, ces maîtres de la paix et de la guerre, ces vainqueurs qu'on dresse partout en airain, ces Alexandres, ces Césars, ces Napoléons, ces Immortels, qui sont-ils, à les regarder, une fois démaillotés de leur pourpre, sans ces lauriers qui leur enflent le front?... Alexandre? Un fou, un meurtrier, ivrogne, superstitieux, d'abominable cruauté, mignon d'Éphestion, amant d'un eunuque. César? Un pauvre épileptique, prostitué, cruel, rapace, passant du plus bas valetage à l'orgueil le plus démesuré; écrivain plat et médiocre. Pour Napoléon, Monseigneur, la chose est plus étrange à dire; mais enfin, les preuves en subsistent. Les hommes ont, cette fois encore, adoré la vieille Tête d'âne. Ce conquérant, ce législateur, cet empereur, ce maître du monde était un sot, oui! un imbécile, un des cerveaux les plus épais qui aient jamais logé sous un crâne... Ne vous récriez pas, Monseigneur. Les Lettres sur la Corse ou le Mémoire à l'Académie de Lyon pour le concours de 1790 dépassent tout, en ridicule... Mais tant de gloire, tant de sang versé, tant de victoires! Eh bien! ne voit-on pas la rouge passer de même au jeu, huit, dix fois de suite? Le hasard des batailles est le plus grand de tous. Témoin la plupart de ces invincibles, vaincus eux-mêmes à leur tour, et dont quelques-uns gardent encore, en dépit de la catastrophe, leurs noms fastueux de prospérité: Pompée le Grand, ou Bajazet la Foudre... Non, non, c'est folie, Monseigneur, que d'attribuer à un seul le succès où travaillent tant de millions d'hommes! C'est comme si l'on réduisait ces énormes trombes des mers des Indes qui unissent l'Océan et le ciel, à l'une de leurs gouttes d'eau.

—Donc, à ce compte, dit Floris, il n'y aurait de sûr mérite que celui de l'artiste isolé, du poète, du créateur solitaire?

—Oui, répondit Manès, les artistes ont leur prix, mais leur valeur, étant fondée sur l'opinion, demeurera toujours incertaine. Ce qu'un siècle admire et porte aux nues, le siècle suivant le rabaisse. Les génies des morts, Monseigneur, sont comme ces enfants de minuit, que le Pater Seraphicus du Second Faust est obligé de prendre en lui, pour leur donner l'être et la vie. C'est ainsi que chaque époque, à son tour, recrée et sent différemment les œuvres que la tradition lui a léguées. Les Français, sous Louis XIV, trouvent Homère «bourgeois et bon seulement pour la comédie». Notre siècle, écrit le dialecticien Bayle, possède mieux les idées de la perfection. Eschyle, Dante, Rabelais, Shakespeare sont ignorés ou méprisés. On lit Plutarque; on imite Sénèque; les grands peintres sont les Bolonais, si médiocres aujourd'hui. Le sieur Félibien, un Français, appelle Simone Memmi, superbement: «un certain Memmi.» On admire comme œuvres grecques et de la main de Phidias, les plus vulgaires statues de la décadence romaine; le mot «gothique» est synonyme de barbare. Que conclure de tout cela, et comment décider le litige? Le médiocre et l'excellent produisant les mêmes transports, à quelle marque les distinguer?... Allez, croyez-moi, Monseigneur. La peinture, la statuaire, la poésie, la musique, toutes les manifestations de ce que nous appelons le Beau, sont des mirages, rien de plus: de vains signes, des hiéroglyphes, où chaque homme découvre un sens différent. Ce sont des manuscrits tracés en caractères sympathiques, et que l'enthousiasme et la chaleur des âmes font plus ou moins ressortir; ce sont des luths pendus aux branches, et dont chaque souffle qui passe tire un autre son. Le Thésée de Shakespeare dit bien: La meilleure œuvre de ce genre est pleine d'illusions, et la pire n'est pas pire, quand l'imagination y supplée.

Manès se tut, et les deux hommes immobiles laissaient errer leurs yeux sur la mer, où, comme un large fleuve d'or, la Voie lactée se réfléchissait. Les derniers murmures avaient cessé; les lumières s'étaient éteintes. Seule, à l'autre bout de la ville, sous les étoiles innombrables et tranquilles, une voix lugubre s'élevait. C'était l'appel du muezzin, qui, du haut de l'un des minarets, éveillait les croyants, pour la prière de minuit. Son chant s'épandait dans le grand silence de cette cité endormie.

—Et cependant, reprit Floris, l'homme a toujours foi en lui-même... Oui! malgré tant de déceptions et de preuves de son impuissance, il attend, il espère toujours.