—Assurément, Monseigneur, dit Manès. Il faut bien que l'Humanité ait dans son arche, pendant son pénible voyage, ou un Dieu, ou un idéal. Tantôt pieuse et résignée, elle loge au ciel, par delà la mort, dans les swargas, les empyrées, les walhallas, le Chanaan mystérieux vers lequel elle se croit en marche. Tantôt, comme au temps où nous sommes, elle renonce à ses rêves célestes, et plaçant sur la terre même les pays de félicité, jure que seule, elle va suffire à se faire son paradis. C'est ce que ce siècle, en son jargon, appelle le progrès, Monseigneur; c'est la charnelle religion que scribes et savants intronisent. La foi est devenue terrestre et, au nom du génie humain, nous promet, pour les temps à venir, un millenium de bonheur... Vaine chimère! Espoirs plus enfantins que ceux que l'on fondait autrefois sur une promesse divine, sur une parousie du Christ, après laquelle commencerait le règne triomphant des élus... Le progrès! Ha! ha! le progrès!... Comme si l'homme pouvait jamais faire autre chose qu'assouvir les mêmes appétits! Du jour où il a commencé de manger quand il avait faim, et de s'accoupler avec sa femelle, son destin s'est trouvé fixé. Un Hottentot, sous sa hutte de feuilles, ne remplit pas moins tout son sort, qu'un rajah, dans son palais de marbre. Deux ou trois besoins font notre limite: manger, dormir, se reproduire.

—Allons, pour cette fois, Vassili, répliqua le Grand-Duc, votre assertion est un peu forcée. La manière dont on satisfait ces appétits a bien aussi quelque importance.

—Bah! dit Manès, croyez-vous, Monseigneur?... Pure question d'habitude! Si la vie sauvage paraît âpre et rude au civilisé, le sauvage se meurt dans nos villes: et quant à ces raffinements que vous estimez si précieux, les délices imaginaires en dépendent uniquement de la prévention et du caprice. Qui donc se trouve à plaindre aujourd'hui de n'être pas couché en soupant? Toute l'antiquité cependant admire la vertu du jeune Caton, qui, pour prendre part aux malheurs de Rome, ne mangea plus qu'assis, après je ne sais quelle bataille... Progrès perdu, volupté oubliée, et dont pourtant nul ne se soucie... Tenez, écoutez, Monseigneur. Si un Timon d'Athènes, un Rousseau, quelque bilieux misanthrope, voulait pousser les choses à bout, qui l'empêcherait de prétendre que tout notre labeur inventif, ces merveilles de notre siècle dont on fait de si pompeux dithyrambes, télégraphie, chemins de fer, aérostation espérée, forment à peine l'équivalent pour le bien-être universel, de cette coutume abolie? En effet, à quoi se réduisent tous ces grands triomphes du génie de l'homme? A raccourcir un peu le temps (produit si rare, comme l'on sait), à nous faire gagner quelques heures (notre vie en sera plus longue!); bref, à nous assurer nos aises, pendant deux ou trois jours en moyenne, répartis sur chaque existence, ce qui est loin de compenser la commodité journalière, dédaignée et négligée par nous... Sérieusement, sommes-nous malheureux d'ignorer tout ce qu'inventeront les âges futurs, et de n'en pouvoir jouir? Pas plus que les anciens de n'avoir point connu nos mécaniques utilitaires... Beau miracle, d'ailleurs, et bien digne de ce fracas d'enthousiasme, que d'égaler une mouche à la course, et de rouler sur nos bandes de fer, moins vite qu'un pigeon ne vole!... Non, Monseigneur, si le progrès n'était pas une chimère, un mensonge, une utopie d'ingénieur, une déclamation d'écrivain, si l'homme, véritablement, ainsi que le prétend notre orgueil, se rapprochait d'un but idéal et se voyait tout près de l'atteindre, ce perfectionnement se marquerait d'abord dans les esprits et dans les mœurs, et non par la consommation croissante de la vapeur d'eau.

—Oui, sans doute, murmura Floris.

—Ce n'est pas le bois, Monseigneur, ce n'est pas le fer ni la pierre morte, c'est l'âme humaine qui eût fleuri sous la poussée de cette sève éternelle! Nous serions devenus en tout plus beaux, plus grands, plus forts, plus héroïques. Le moindre rimailleur moderne, par cela seul qu'il vit en ce temps-ci, n'écrirait que des Iliades. Tout barbouilleur surpasserait Léonard de Vinci et Rembrandt; le plus plat magister de village pourrait régenter Marc-Aurèle... En sommes-nous là? Bon! pas encore. Et, quoi qu'en pense M. Cripps, notre imperturbable consul, Léonidas et Marcus Brutus avaient peut-être aussi grand cœur que tel milicien des États-Unis... Vous pouvez m'en croire, Monseigneur. L'esprit humain n'est pas un cuir qui prête, une étoffe, un rouleau que l'on étire, à son gré. Ce qu'il a été, c'est ce qu'il sera; ce qu'il a fait, c'est ce qu'il fera, et rien de neuf sous le soleil, comme dit le vieil Ecclésiaste. Il serait aussi impossible à l'homme de se démentir, qu'à un tigre de manger de l'herbe. Toujours, nos cœurs et nos esprits inclineront aux mêmes penchants. Toujours, sur la scène du monde, grimaceront les mêmes préjugés, les mêmes travers, les mêmes folies, les mêmes manies ridicules, tant la sottise est limitée, tant l'homme recopie de l'homme jusqu'à ses plus bizarres verrues! Les Grecs n'étaient pas moins affolés de chevaux que nos sportsmen le sont à présent. Les nobles Romains descendaient de Faunus, d'Hercule, d'Agamemnon, comme la maison de Savoie a pour ancêtre Bérold de Saxe, ou comme les marquis de Lévi sont cousins de la sainte Vierge. Pyrrhus guérissait les malades en leur pressant la rate, de son pied: vous avez vu les derviches hurleurs faire de même, à Constantinople. Argenteuil et Trêves, je crois, se disputent la sainte Tunique: c'était ainsi qu'on se vantait à Rome, à Siris, à Luceria, d'avoir la vraie Minerve des Troyens. Philippe, roi de Macédoine, avait bâti Ponéropolis, pour y reléguer des criminels, longtemps avant que les Anglais ne peuplassent Sydney de convicts. La loi des Douze Tables, déjà, interdisait d'enterrer dans la ville... Quoi encore? Jean-Jacques Rousseau accuse les sciences et les arts de la corruption des hommes: Josèphe fait un crime à Caïn d'avoir inventé les poids et mesures. Un enfant, qui regardait dans l'eau une figure de Mercure, décrivit aux Tralliens toute la guerre de Mithridate; un autre enfant vit dans un verre d'eau la mort du roi Louis XIV, et la dépeignit au duc d'Orléans. On ferait des livres entiers de ces conformités, Monseigneur. Jusqu'aux idées, jusqu'aux doctrines passent, tour à tour, d'un parti à l'autre; on soutient des mêmes arcs-boutants les édifices les plus divers. Le dogme de Quatre-vingt-neuf, cet axiome fondamental des sociétés de notre temps, qu'au peuple seul appartient la souveraineté des États, que l'autorité des sujets l'emporte sur celle du roi, eh bien! mais, Monseigneur, c'était une opinion enseignée, reçue, mise en pratique dans toutes les communions chrétiennes, et dont les jésuites spécialement s'étaient faits les défenseurs... Le plus catholique des lieux communs! Oui, voilà ce qui est sorti de ce sublime livre à sept sceaux de la Révolution française, ouvert au milieu de tant de trompettes, de tonnerres, de tremblements de terre! La mort de Louis XVI a eu lieu, en vertu des mêmes principes qui avaient armé Jacques Clément, Balthazar Gérard, Ravaillac. La théorie et les maximes reprochées avec horreur aux jésuites sont celles mêmes qu'on applique dans la démocratie triomphante, si bien que la Révolution... ha, ha, ha! se trouve avoir pour mère le Gesù!

—Ainsi, reprit Floris, après un silence, vous n'avez donc pas foi, Manès, aux destinées de la Démocratie?

Le savant fit claquer ses doigts:

—Qu'entendez-vous par là, Monseigneur? La chute prochaine des rois? L'avènement des Républiques?... Peuh! république ou monarchie, la pièce est la même sous d'autres masques... L'accession des foules au pouvoir? Mais le suffrage universel, tel qu'il se pratique actuellement, en France et aux États-Unis, est précisément un leurre, une attrape, une duperie merveilleuse à fasciner les yeux des niais, un tour subtil de gobelet pour dépouiller la plèbe de ses droits et les lui filouter à sa barbe. La belle avance, n'est-ce pas? que la volonté qui gouverne soit celle d'un tribun et non pas d'un roi, que la caste privilégiée ne s'appelle plus la noblesse, mais la majorité de la Chambre, et que le peuple soit souverain, puisqu'il lui faut céder son pouvoir!... Souverain! Ha, ha, ha! souverain!... Un plaisant souverain, ma foi!... Un souverain de liards et de guenilles! Son trône est un siège boiteux, son palais un galetas sordide, son sceptre la navette ou l'outil qu'il manie douze heures par jour, sa couronne la marque au front, le sceau que la mort lui imprime, car la durée moyenne de la vie, pour ce troupeau des misérables, est d'un tiers ou de moitié plus courte que celle des bourgeois et des riches... Non, non, les vrais souverains, Monseigneur, les immortels tyrans de l'homme, ce sont les deux Mammons, les fantômes effrayants, les meurtrières abstractions sorties tout armées de sa cervelle, oui! le Capital et l'État. Voilà les bergers de nations, les deux monstrueux Polyphèmes, tondeurs, tueurs de leur bétail d'hommes, et qui, jusqu'à la fin des temps, les paîtront sous ces dures houlettes qu'on nomme: impôt, impôt du sang, lois, religions, nationalités. Qui pourrait, en effet, renverser ces colosses d'iniquité?... Certes, on rirait si Prométhée, torturé sur son rocher, espérait sa délivrance de Jupiter, de son tourmenteur même. Telle est pourtant l'illusion naïve dont se berce l'Humanité! C'est sous les ailes maternelles du vieux vautour qui lui ronge le foie, qu'elle dépose, pour y éclore, l'œuf précieux de son Age d'or. Pressés, foulés, meurtris de tyrannie, ce qu'appellent socialistes, communistes, collectivistes, tous les apôtres de la plèbe, tous les voyants des temps à venir, c'est un tyran, bien plus impitoyable encore, puisqu'il serait impersonnel: l'État-Roi, l'État-Providence, l'État-Argus avec ses cent yeux, l'État-grand manufacturier de la félicité publique. Tous les hommes égaux, pareils! Chaque âme exacte et poinçonnée ainsi qu'un outil social! Les têtes humaines faites au moule, ni plus ni moins que les têtes d'épingles!... Rêves riants peut-être, Monseigneur, mais chimériques, assurément, tant que l'homme sera un animal vivant, et non pas une formule, un chiffre!... Lors même que l'on faucherait notre vieille race d'égoïsme, et qu'après le total cataclysme, une moisson d'hommes nouveaux sortirait des dents du Dragon, ceux-ci, conformément au mythe, se battraient, à peine hors du sillon, jusqu'à ce qu'un d'eux commandât aux autres. L'égalité est l'idéal de l'esprit de l'homme, et l'inégalité, le penchant de son cœur. Le rêve de l'équité n'est qu'un rêve. Le monde est bâti sur la force, en ce siècle dit civilisé, juste autant qu'aux premiers jours du globe.

—Sur la force! répéta Floris.

—Mais oui, sans nul doute, Monseigneur. Et d'abord, dans l'ordre physique, comment en serait-il autrement, puisque les êtres tirent leur accroissement, leur substance, les uns des autres? L'animal vit la mort du végétal; l'homme, la mort de l'animal. Chaque créature est un sépulcre insatiablement ouvert. La jeune vierge la plus suave exhale l'odeur des hécatombes. Le vieillard le plus vénéré apparaît peut-être aux yeux des Anges tel qu'un affreux caillot de sang, qui dégoutte de la tête aux pieds. La loi de nature est le meurtre: et l'Homme, ainsi qu'un miroir vivant, réfléchit cette loi, naïvement. C'est sur elle qu'il a modelé ses mœurs, ses conceptions, ses croyances; cet Ananké de la matière lui a servi de prototype, pour édifier son monde moral... Jusqu'à Dieu même, Monseigneur, jusqu'au culte qu'il nous faut lui rendre, nous l'épelons dans ce Livre de mort. Que sont les anciens holocaustes, les cilices, les flagellations, sinon des souffrances subies, pour que le Moloch s'en réjouisse? Et sur tous les autels de la chrétienté, chaque matin, symboliquement, n'immole-t-on pas le Fils au Père, comme la seule hostie digne d'un Dieu? Partout, le meurtre, la violence, l'Até féroce aux ailes noires. Le mot vertu veut dire force. Les premiers, les plus glorieux, les plus grands des hommes, au gré des hommes, ce sont leurs exterminateurs... Vous-même, Monseigneur, à Watteoo, quand les naturels ont insulté et tenté de désarmer un détachement de vos matelots, n'avez-vous pas recouru aussitôt à la force, aux canons du Black-Swan? La belle homélie qu'un obus, pour évangéliser des sauvages!... C'est ainsi que, depuis quatre siècles, les Européens sont en train d'exterminer ou de déposséder les autres races de la terre. Les peuples resserrés halettent: la civilisation, comme une araignée, enveloppe le reste du monde. Plus de Peaux-Rouges, en Amérique; au seul contact de l'homme blanc, les Océaniens disparaissent; l'Anglais commence à flairer, à poursuivre jusque dans leurs dernières retraites, les Australiens, les Néo-Zélandais; l'Afrique entière est envahie. Voracement, chaque nation chrétienne s'efforce d'engloutir le plus qu'elle peut de la terre, quitte à le revomir un jour... De quel droit? Du droit du plus fort, seule vérité, seule sentence fixée au cœur de l'homme par un clou solide. Tout le reste: fraternité, égalité, progrès des lumières, des mots, Monseigneur, des chants de flûte; mais, au-dessous, on entend aboyer, comme autour de la Scylla marine, les gueules horribles de la guerre. Cent ans d'humanitairerie ont enfin abouti à ceci: tout citoyen soldat, vingt millions d'hommes en armes, l'Europe entière devenue un vaste camp. N'est-il pas clair que nous voilà retournés à l'état de nature, à la barbarie primitive, chacun gardant, l'arc à la main, sa hutte d'écorce ou sa caverne?