—Il t'est né un nouvel esclave, Maître, répondit l'Indienne. Le souffle de l'accouchement a saisi ce matin Mâh-Jamâl, et nous avons reçu l'enfant à la lumière, dans le jardin, sous le grand palmier. C'est de cela qu'elles se réjouissent.
Il avait descendu les degrés; et, marchant à pas lents, dans la chambre:
—Oui, dit Floris, oui, telle est la loi. La vieille chanson a raison. Quand un homme meurt ou va mourir, on en tire un autre du sein de sa mère; on enfouit le cadavre, et tout est dit!... Ah! l'enfant de Mâh-Jamâl est né. Tiens! prends cette bague pour lui... Voilà le seul moment de sa vie où on pourra le dire heureux, car il ne ressent rien de ses maux... Le bonheur est de ne rien savoir! Tout notre esprit, toute notre âme, ces facultés dont nous sommes si fiers, ne servent qu'à nous donner un sens plus profond du chagrin... Pauvre Josine!... Elle parlait, je me souviens, d'élever, d'adopter cet enfant. Qu'on me l'apporte! Je veux le voir... Mais non, à quoi bon? Laisse, Satî!... Oh! qu'il fût possible d'évoquer un mort, de l'entretenir face à face!... Qu'apprendrait-on alors, sur cette ombre d'où tout surgit et où tout disparaît, sur cet abîme immense, noir et glacé, qui enserre de toutes parts le pauvre royaume de la vie?... Je vais te dire un miracle, Satî: je ne suis pas fou encore, à mon regret. Le ciel, sur ma tête, me semble d'airain, la terre, de soufre enflammé; il y a des années que mes paupières n'ont pu verser une seule larme, et cependant je ne suis pas fou... Bien, allons!... Passe-moi cette boîte!... Vite, vite, petite Satî... Sers-moi encore pour cette fois, et quand tu auras fini, je te donnerai congé, jusqu'au jour du jugement.
Il avait ouvert une boîte d'or, toute plate, percée à jour, et qui pendait au bout d'une mince tresse de soie verte. Elle contenait, entre deux planchettes de bois de sandal, deux boucles de cheveux d'Isabelle et de Josine. Le Grand-Duc les considéra, et posa ses lèvres dessus; puis, glissant la boîte dans son sein, il se dirigea vers la porte.
—Où vas-tu, Maître? dit l'esclave stupéfaite... Hé quoi! te laves-tu les mains de la vie, que tu veuilles sortir aujourd'hui, alors que le simoun va souffler? Déjà le sable danse dans la plaine... Le crieur a fait la proclamation, pour empêcher les hadjis de partir.
—Le simoun, reprit-il... Eh bien, qu'importe!
—Ne sors pas, ne sors pas, Maître, dit-elle... Tu le connais pourtant, ce vent de peste... Mais quoi! l'enfant qui ne sait pas alif, ba, ta, le connaît... Si tu te jettes par terre, à son approche, il te brûle les yeux, il te gonfle le visage, il te couvre le corps de pustules. Si tu le braves en face, c'est la mort, oui, la mort, tu entends bien, Maître... Je ne voudrais pas te tromper!
—C'est la dernière chose, en effet, repartit Floris, où je puisse me soucier d'être ou non trompé. Pour tout le reste, je n'ai plus que faire de la fidélité... Mais c'est assez! Toi, rejoins tes compagnes, mon enfant, et moi, j'irai là où il faut que j'aille.