[LIVRE TROISIÈME]
Les cloches de bord sonnaient midi, et les vaisseaux à l'ancrage chauffaient, tout prêts à fuir devant la tourmente, quand Floris sortit de Djeddah, et s'avança dans la plaine. Un vent brûlant, précurseur du simoun, roulait, en sifflant, ses rafales, à travers la vaste solitude. Pas un homme, pas un oiseau ne se montrait. Tout aux confins de l'horizon, l'on croyait voir, découpée sur le ciel, une étrange ville mouvante. C'étaient de grandes masses de sable, que la giration furieuse et continue de l'ouragan élevait dans l'air, comme des tours.
Le Grand-Duc franchit, à pas lents, la porte de l'Ommena Hava. La tempête à ce moment redoublait; et sous l'Œil de feu du zénith, l'enclos désert avait on ne sait quoi d'éblouissant et de lugubre. Au milieu, ainsi qu'un écueil, le tombeau d'Ève se dressait. Un récent tremblement de terre en avait disjoint la lourde masse; et l'on y voyait serpenter, entre les blocs déchaussés, de longues et de profondes crevasses. Des pierres, des quartiers de rocs, à demi enterrés sous le sable, étaient épars autour du colosse; par endroits, les assises de briques s'en montraient affouillées, mises à nu; et tranquille, noir, barrant la plaine, il semblait la gaine géante d'un corps haut comme une montagne.
Floris traversa l'enclos funèbre. Parfois, un serpent, à son approche, s'enfuyait, glissait dans quelque trou; par-dessus les murailles écroulées, le désert stérile apparaissait. Il arriva au pied du sépulcre, et s'y tint debout, immobile. Puis, soudain, fléchissant le genou, et touchant de son front la paroi sacrée:
—Mère, ô mère auguste des hommes, toi qui reposes, loin des vivants, sous ce tertre solitaire, me voici, je suis devant toi, moi le plus triste de tous tes fils! Souillé de crimes, errant, désespéré, c'est à ton sépulcre que je viens m'asseoir, et demander un refuge... Vois! la terre élève son cri, dans un tourbillon furieux, pour m'interdire tout sol; la mer bouillonne et se soulève contre moi; l'air déchaîne une tempête immense. Rejeté de tout ce qui m'entoure, ô Mère, reçois-moi pour hôte, car il n'est plus rien, en effet, que je puisse regarder, si ce n'est toi, puisque tu as englouti tous ceux que j'aimais, tous ceux pour qui j'aimais vivre... Salut, tombeau qui me délivres enfin! Flanc ténébreux d'où je suis sorti, et où je reviens pour mourir! Mon unique espérance est en toi. Qui pourrait, hors toi, me remplacer amour, repos, joie, tendresse?... Salut, Génies de la vie, de la mort, premiers-nés de la première Mère, sombres Anges qui prenez forme, pour les yeux de l'imagination, l'un à la tête, l'autre au pied de ce tertre!... Et vous, clameurs de l'ouragan, rauques langages, gémissements, voix désolées qui passez sur la plaine, comme si la Semence innombrable d'Adam se lamentait, âme par âme, spectre par spectre, autour de cette tombe, salut! ombres, morts, foule vaine... Dans un instant, Floris va vous rejoindre. J'abandonne la vie sans regret. Je dépouille avec joie ce corps, cette triste argile humaine... Quoi de plus hideux, en effet, que ces chairs rougeâtres et ridées, ces yeux pareils à des pustules et retenus dans la peau, ce ventre impur, ces cuisses, ces jambes, ces pieds qui tiennent ensemble, à la façon d'une machine? Quoi de plus misérable que cette âme, toujours battue et tourmentée, comme un flambeau exposé au vent?... Puisque la joie n'est qu'un nom, puisque l'amour n'est qu'une ombre, puisque tout plaisir s'évanouit, puisqu'il n'y a rien que misère, anxiété, illusion, vide, néant, j'ai assez respiré la vie: je m'en vais chercher sous la terre le repos, l'oubli, l'ombre éternelle... D'une seule chose, ô Nature, d'une seule, sois remerciée! C'est de m'avoir refusé des enfants... Oui, de cela, je te rends grâces! Ainsi, du moins, je n'ai pas propagé, avec cette flamme de l'être, la douleur, les soucis cuisants, la maladie, la vieillesse, la mort. Mon agonie, comme un miroir affreux, ne m'en montre pas une foule d'autres. Je n'ai pas perpétué ma souffrance, par celle de mes descendants!
Il se tut, et il restait plongé dans sa sombre rêverie. Puis, lentement, Floris leva les yeux.
Le bleu du ciel avait pâli. Une lumière trouble et livide s'échappait, comme à jets de plomb, de l'orbe nébuleux du soleil; l'horizon, vaguement cuivré, flottait dans une vapeur ardente. Subitement, Floris sentit passer deux ou trois brusques haleines de fournaise; des pierres, en claquant, rebondirent sur le massif du tombeau. Il y eut un bref mugissement, le ciel s'obscurcit, se ferma, une bouffée d'ouragan se précipita, des nuages de poudre tourbillonnèrent; le paysage prit en un clin d'œil, un aspect surnaturel. De tous côtés, sur la plaine obscure, dans la tempête de poussière qui confondait la terre et le ciel, le Grand-Duc vit errer, tournoyer, comme des géants en démence, les hautes trombes de sable. On ne sait quelle vie convulsive animait ces masses démesurées. Tantôt, comme saisies de fureur, elles couraient, se poursuivaient avec une prodigieuse vitesse; tantôt, soudainement apaisés, ces énormes enfants de la Terre s'avançaient, au grondement du vent, avec une majestueuse lenteur. Trois ou quatre, à l'écart, pirouettaient, immobiles. De temps en temps, au milieu du tumulte, un bruit terrible retentissait: c'était l'une des trombes qui se rompait, précipitant à travers le ciel une grêle immense de sable.
—Mon cœur se trouble, murmura Floris; une vague frayeur me saisit... O vieille terre coutumière, si ta face peut nous montrer une si terrifiante horreur, quels spectacles nous réserve donc ce pays ténébreux de la mort?... Qui en connaît les arcanes, en effet? Quel blême voyageur est venu jurer qu'une fois passé ce seuil obscur, toutes nos douleurs ont pris fin?... Peut-être les maux que je quitte me sembleront-ils des paradis, au prix de ceux qui m'attendent. Peut-être le corps, ce cachot, n'élargit-il l'esprit frémissant que pour le lancer aussitôt dans un monde hideux de tortures, de spectres, de visions, d'épouvantes, dans des mers de givre et de glace, ou dans des flammes inextinguibles... Je me sens frissonner... Que ferai-je?... Le temps n'efface-t-il pas tout, en vieillissant? D'autres hommes n'ont-ils pas souffert des malheurs aussi grands que les miens?... Quittant ce pays odieux, regagnant la Dalmatie, il ne tient qu'à moi d'y jouir du luxe, de l'oisiveté, de la richesse, de tous les biens que nos désirs poursuivent si âprement... A Sabioneira?... Mais comment soutiendrais-je l'aspect de mon palais dépeuplé? Connu de tous, suivi de tous les yeux, comment supporterais-je de vivre auprès de ceux que j'ai tués?... Eh bien, n'est-il pas d'autres lieux au monde? N'y a-t-il pas des vallées fraîches, des bœufs mugissant à l'aurore, de beaux lacs qui brillent comme un cristal blanc, des bruyères, des cascades, des forêts, et de petites fleurs qui tremblent au vent, avec leur calice chargé de pluie?... Arrière! loin de moi, lâches pensées! Vais-je me laisser de nouveau abuser par l'espérance?... Quoi! n'ai-je pas assez souffert? N'ai-je pas assez longtemps poursuivi d'illusions en illusions, de rêve en rêve, Demain, Demain, puis encore Demain, le souriant, l'insaisissable spectre, à la place de qui je trouvais toujours ce que j'avais fui: Aujourd'hui!... Non, non, viens, souffle, esprit de Mort! Loin de te craindre, c'est à toi seul que je veux devoir ma délivrance... Regarde! cette pauvre fiole, je la brise! Qu'est-il besoin d'un poison humain, alors que ton simoun va passer?... Trombes, piliers du ciel, croulez! Caverne géante de l'éther, écrase-moi de ta chute immense! Et vous, furieux tourbillons, souffles qui rugissez tout autour du lieu sacré où je me tiens, arrachez, broyez, lancez aux abîmes ce Moule de l'humanité, ces Flancs immortels qui tressaillent chaque fois qu'un enfant vient au monde, et que la vie enfin s'arrête, et que le mal de vivre soit vaincu!... Malédiction sur toute vie! La souffrance en est l'unique salaire. Malédiction sur les fils d'Adam, sur leurs œuvres, sur leurs folies, sur leurs mensonges! Fléaux contagieux à l'homme, suspendez vos fièvres au-dessus des cités populeuses, afin que sa société, comme son cœur, ne soit plus que poison!... Maudite soit notre forme éphémère! Maudits nos yeux qui, en un instant, usent et dévorent tout ce qu'ils voient! Maudit ce cœur insatiable, où des mondes se perdraient engloutis, et que la mer ne comblerait pas! Maudites nos prospérités! Une ombre, une vapeur les dissipe... Et maudits nos chétifs désastres, dont une éponge imprégnée d'eau lave la trace!... Malheur aux nouveau-nés! Ils sont la hache des parents qui les ont engendrés... Malédiction sur le soleil, puisqu'il sert de miroir aux vivants! Maudit le Temps, le démon qui nous hante, le colosse toujours debout sur notre toit, son sablier noir à la main, et qui pèse de plus en plus lourdement, avec les années, tant qu'enfin la demeure s'écroule! Maudits soient les pièges auxquels on se prend, les formes aimables et agréables, les doux contacts, les sons mélodieux, les odeurs et les goûts suaves! Tout cela est pareil au mirage, à la bulle d'eau, à l'écume... Anéantis-toi, pauvre monde, qui cries vers le ciel tes vœux inutiles, odieux théâtre où tous les êtres jouent un rôle contre leur volonté! Que le cadran enfin s'arrête, que les ailes fatiguées du Temps tombent de ses épaules, et que l'Éternité proclame: Tout est fini!... Fini? Parole incompréhensible!... Pourquoi fini?... Oui, à quoi sert-il que ce qui doit finir, commence? Qu'est-ce que vivre, qu'est-ce que mourir, que sommes-nous, pour que, moyennant une corde, ou quelques pouces de fer aigu, nous cessions d'être?... S'évade-t-on vraiment, comme il semble, hors du large rets de la vie? Six pieds de terre suffisent-ils à nous séparer à jamais de ce monde tumultueux?... Doute insondable! Effrayant mystère!... Que n'ai-je péri dans la mer! Là, pendant des heures et des heures, j'aurais descendu mollement, à travers l'abîme gris, informe, où ne résonne aucun bruit. Séparé des vivants abhorrés par des lieues d'eau morne et déserte, j'aurais dormi tout au fond de la vase, ignoré, englouti, perdu... O Néant profond et obscur, c'est de toi que mes lèvres ont soif! C'est en toi que mes os fatigués voudraient enfin reposer! La vie est un feu dévorant qui se répand dans une forêt où souffle le vent. Toi, tu es la fraîche caverne qui nous en défend... Oh! dormir enfin! ne plus sentir!... N'avoir plus de pensées, plus de rêves, plus de désirs, plus de joies! N'avoir plus ni pieds, ni mains, ni rien!
Alors, Floris baissa le front, et la tête sur la poitrine, il demeurait immobile. La rafale venait de s'arrêter court; les brins d'herbe, dans les fentes du tombeau, ne bougeaient pas. Une âcre senteur sulfureuse s'était répandue subitement; puis, sans qu'on eût l'impression d'aucun souffle, une espèce d'ondulation fit trembler l'air, comme un rideau vitreux, d'un bout à l'autre de la plaine. L'horizon s'empourpra, recula; le ciel, ainsi que par l'effet d'une brusque explosion de phosphore, prit une teinte rougeâtre: en un moment, le désert entier, triste et vide à perte de vue, s'embrasa d'une lueur vermeille, sur laquelle saillaient en noir, les blocs de rochers, les buissons, jusqu'au plus petit caillou. Les trombes de sable avaient fui; on les apercevait, tout au loin, comme une forêt de feu. Çà et là, des traînées de poussière frissonnaient, se levaient sur la plaine, puis retombaient en tournoyant... Soudainement, le Grand-Duc tressaillit. Une nuée d'un rouge pourpre, éclatante et funèbre à la fois, se montrait, à ras de l'horizon.