—L'heure a sonné! exclama Floris. Cette fois, c'est bien toi qui te lèves, ô Mort, ô suprême tempête!... Sois le bienvenu, météore!... Ne tombe pas, ne tombe pas, sur des êtres qui veulent vivre encore, sur la gerboise aux bonds légers, sur le troupeau effaré et bêlant, sur la tente du nomade inoffensif. Ici, se tient debout un homme qui t'appelle aussi ardemment que les autres créatures te fuient!... La nuée grossit à vue d'œil, comme la vapeur d'une chaudière. Au-dessus du sable rouge et ardent, elle précipite son vol... Maintenant, dans le rapide instant qui le sépare de la mort, l'agonisant baise la croix, ou se munit de quelque amulette. Maintenant, pour désarmer son juge, l'homme épouvanté se fait humble, et marmotte son repentir, sa contrition... T'invoquerai-je, moi aussi, Puissance inconnue? Faut-il donc ployer le genou, joindre les mains, à tout hasard, vers toi? Il te déplaît et il t'offense, prétend-on, celui qui, volontairement, s'élance à l'abîme. Comme si tu te réservais nos souffrances et nos maux, Dieu jaloux, pour te charmer par leur spectacle! Comme si, subvenant seul à sa vie, l'homme ne pouvait pas, de même, pourvoir sans toi à sa mort!... Les pierres bondissent dans la plaine; le son, éclatant comme une torche, s'enfle, grandit, emplit tout le ciel. Accours, accours, spectre de flamme! Consume-moi! passe sur moi comme la foudre, comme le char d'épouvante du tonnerre! Ne laisse rien de ce qui fut Floris!... Les oiseaux ont fui devant toi; les monstres de la mer, effrayés, se cachent au plus profond de leurs gouffres; les hommes t'adorent, à plat ventre, en enfonçant, tels que des bêtes, leur face hagarde dans le sable. Moi seul, je me tiens debout, seul, je t'affronte... Spectacle prodigieux, sublime! le plus beau qu'aient reflété mes yeux!... Ah! une clarté surnaturelle visite et pénètre toutes choses... Ma poitrine halette... On dirait que la masse entière de l'air va éclater, d'un seul coup, en une flamme... O terre de Sabioneira, montagnes, jardins enchantés, vous ne me verrez plus désormais!... Tombeau où repose Isabelle, gorges écumeuses de la Jagodna, sérénité des flots marins autour des îles, soleil qui te couchais sur les vagues, palais qui abritas ma tête, Floris se sépare de vous... Mère, ô grande mère, reçois-moi!

La nuée étincelante passa. Il chancela, ses bras s'ouvrirent, et il s'abattit au pied du tombeau.


Le soir du même jour, José-Maria se tenait assis sur un banc de pierre, à la porte de sa cabane, dans l'île del Eremita. Depuis le coucher du soleil, il ressentait bizarrement une inquiétude, une angoisse sans motif, si bien que, laissant sa lampe allumée, il était venu respirer sous les grands pins qui entourent l'ermitage. Comme il rêvait, les paupières baissées, il lui parut qu'un faible bruit, un sanglot très bas, étouffé, partait de la cellule déserte, en même temps qu'il éprouvait la sensation d'une présence derrière lui. Vivement il détourna la tête. Sur le fond lumineux du rideau suspendu devant la porte ouverte, quelque chose qui ressemblait à une figure spectrale se découpait en noir, immobile. Une onde glacée parcourut tout le corps de José-Maria; il trembla, ses cheveux se dressèrent; et béant, soulevé à demi, il fixait ardemment son regard sur l'étrange apparition. Subitement, la lampe s'éteignit. Alors, frappé d'horreur, il s'enfuit.

Il se mit à marcher à pas lents, livide, frissonnant, éperdu. Il lui semblait que sous l'auvent de tuiles, la cloche allait sonner tout à coup, éclater en volées furieuses. Le sourd murmure de la mer le fit songer presque insciemment aux pêcheurs de Zemenico, qui lui avaient, cet après-midi même, apporté ses vivres de la semaine; et bien qu'il y eût déjà des heures que leur barque fût partie, il commença de descendre à la crique où elle mouillait d'ordinaire.

Des nuages voilaient le zénith; pas une étoile ne brillait, au-dessus de l'eau noire et tranquille. Les reliefs hérissés de la côte se dessinaient vaguement, dominés par la haute masse ténébreuse du campanile et du palais. Tout au loin, quelques feux de pâtres—car c'était la nuit de la Saint-Jean—scintillaient le long des collines; et même, au milieu de la mer et juste à l'opposite de l'île, des pêcheurs venaient d'allumer sur un écueil, un monceau d'herbes et de broussailles. De temps en temps, un rouge éclair jaillissait de la fumée ardente, illuminant comme en perspective, de profondes étendues d'eau, qui remuaient confusément. Puis, un grand tourbillon de flamme se déploya, monta d'un seul bond, et, dans ce brusque embrasement, les jardins étagés de Sabioneira se modelaient, avec leurs miroirs d'eau, par de vives lignes vermeilles, tandis que resplendissait, au plus haut des airs, l'ange doré du campanile. Seul, dans la crique de rochers, José-Maria regardait, immobile au bord des flots, l'œil fixe.

Il s'assit sur une pierre plate, au-dessous d'un olivier sauvage. Les battements de son cœur s'apaisaient, et, en poussant de lents soupirs, il respirait l'odeur de la mer, qui venait déferler à ses pieds. Il se pencha, et il baignait ses joues, ses tempes, son front brûlant, dans l'eau puisée au creux de sa main... Tout à coup, en relevant la tête, José-Maria aperçut, à son grand étonnement, un mur en ruine qu'il n'avait jamais vu. Le sentier, le port, les hautes roches, les flots du golfe s'étaient transformés. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, apparaissait, baigné d'une splendeur fantastique et incompréhensible, un immense désert de sable, au milieu duquel s'allongeait un lourd massif de maçonnerie d'un caractère singulier, et tel que l'archevêque le prit d'abord pour un môle ou pour la chaussée d'un étang. La plaine était bouleversée, ainsi qu'après un violent ouragan; des vagues de sable innombrables la sillonnaient comme une mer. Au pied de la maçonnerie, José-Maria distinguait une forme humaine couchée, et de laquelle on eût dit qu'émanait une lueur phosphorescente. Il n'éprouvait aucun effroi, mais un malaise, une torpeur, un sentiment de nuit et de non-être, comme si des montagnes de brume eussent pesé sur lui. A la longue, il crut distinguer dans le corps qu'il regardait fixement, un mouvement presque imperceptible. Des ondulations lumineuses y coururent, en traînées bleuâtres; puis, le cadavre ouvrit les yeux. Alors, une commotion sourde traversa l'âme de José-Maria; la vie, soudain, reflua en lui; et, se dressant de toute sa hauteur:

—Floris! exclama-t-il... Ah! mon frère est mort!

Il retomba, hagard, frémissant. Ses yeux revoyaient de nouveau, le petit port, la mer, le ciel obscur, les feux des pâtres sur les collines; il lui semblait devenir fou... Un sanglot souleva sa poitrine; les larmes, tout à coup, l'étouffèrent. Puis, d'une voix lente: