—Ce bon Olympe!... Toujours flatteur!... Et haussé en pied, tant qu'il put, l'homme d'État pinça l'oreille de son ami, avec des façons napoléoniennes. Puis, s'asseyant vivement, au bas bout d'une grande table à tapis vert, tandis que Manès et M. Gigot prenaient place en face de lui, M. Thiers poursuivit, d'un ton sérieux:
—Mais voyons, voyons, venons-en à la conjoncture qui vous amène. Car l'on m'a dit, monsieur Manès, que vous arriviez auprès de moi, si ce n'est comme un ambassadeur, tout au moins comme un chargé d'affaires.
—Monsieur, répondit le savant, il y a sur l'un des pontons de l'île Pierre-Moine, près de Rochefort, un jeune homme, nommé Floris. Mme la Grande-Duchesse vous aurait toute obligation de faire mettre ce jeune homme en liberté, et M. Olympe Gigot doit vous en avoir dit le motif.
M. Thiers secoua sa huppe:
—Oh! je sais tout, depuis longtemps! reprit-il. Une main qui vous fut bien chère avait confié à ma discrétion, et retracé pour moi, sur le papier, cette aventure extraordinaire... M. Gigot m'a dit l'affreux malheur, continua-t-il, prenant, en même temps, un accent de condoléance... Quand je le vis pour la dernière fois,—vous savez de qui je veux parler,—je lui recommandai la plus extrême prudence... Restez à Versailles, lui dis-je. A l'abri dans cette cité, vous agirez plus librement qu'à Paris même.—Agir!... Mais comment? Sans appui...—Vous en aurez, lui répondis-je.—Votre police...—Disposez-en! Remettez entre mes mains tous les fils de cette ténébreuse aventure, et fiez-vous à moi pour le reste!... Il me remercia avec effusion, et je pus espérer un moment qu'il déférerait à mes avis... Néanmoins, la mission dont il était chargé tourmentait sans cesse sa pensée, et, en dépit de mes instances, l'infortuné revint à Paris. On me fit part, quelques semaines après, de la sanglante catastrophe qui vous a privé du meilleur des frères, et sur laquelle, j'y compte bien, l'instruction commencée jettera quelque lumière.
—Oui, dit Manès, mon frère a eu le tort de se fier sur sa qualité d'étranger. Arrêté devant le Père-Lachaise, par des fédérés soupçonneux, on trouva sur lui, paraît-il, une de vos lettres d'audience, qu'il avait imprudemment conservée... Tous les papiers que contenait le portefeuille de mon frère nous ont été renvoyés, après le meurtre d'Ivan, par un pauvre diable de juif, qui l'avait assisté dans ces terribles moments. Cet homme ajoutait que Floris, blessé par un éclat d'obus, mais non dangereusement, se trouvait prisonnier de Versailles. C'est alors, poursuivit le savant, que je me suis rendu à Paris, comptant sur le haut appui de Votre Excellence, pour obtenir la mise en liberté du fils de Mme Maria-Pia.
A ces paroles, M. Thiers se leva de dessus sa chaise avec beaucoup de vivacité, et il protesta galamment qu'il se sentirait d'autant plus charmé de pouvoir contenter le désir de Mme la Grande-Duchesse, que dès longtemps, il s'était porté pour l'un de ses admirateurs.
—Je la vis pour la première fois, dit-il, oui! j'eus l'insigne honneur de voir Mme la Grande-Duchesse, en 1860, à Vienne, au sein d'une fête brillante que donnait l'archiduc Ferdinand. Entourée d'une foule de princesses, qui offraient à l'œil étonné le ravissant assemblage des beautés de tous les climats de l'Autriche, Mme la Grande-Duchesse, quoiqu'elle eût près de trente-cinq ans à cette époque, se faisait toutefois distinguer: et l'on pensait, en la voyant, que ses attraits l'eussent appelée au rang suprême, si sa naissance l'en eût éloignée. Quant au grand-duc Fédor, qui ne connaît la bravoure et les nobles exploits de ce guerrier, de ce militaire, qui a cueilli un immortel laurier, dans ces guerres où la puissance russe en a moissonné de si beaux?... Par surcroît, politique profond, administrateur consommé... Les rives du Phase et de l'Oxus, ainsi que les échos du Caucase, ont souvent répété son nom glorieux.
M. Thiers demeura un moment silencieux; puis il cita, par l'occasion, deux autres princes qui avaient servi la Commune: le prince Wiazelusky et le prince Bagration, fait prisonnier les armes à la main, et fusillé dans les fossés de Vincennes. Il se promenait à travers la chambre, les deux mains derrière le dos, et souvent s'arrêtait devant la vitre, à considérer le soleil couchant.
—Il suffit, dit-il, monsieur Manès, et le jeune Grand-Duc vous sera rendu... Il faut convenir toutefois que ce prince a été plus heureux que sage, et qu'il a tenu à bien peu de chose que nous eussions à déplorer son irrémédiable trépas. Mais qui n'a payé, en sa vie, son tribut à la folie humaine?... De fait, moi-même, dans ma jeunesse, pauvre et dévoré de passion, autant qu'idolâtre de renommée, je ressemblais par plus d'un trait à ce jeune homme; et, ma foi, il faut bien l'avouer, si Charles X eût triomphé au lendemain des Ordonnances, j'aurais été réduit à une extrémité fort proche de celle où le voilà!... Reste une question grave: c'est la forme même de cette mesure. Procédera-t-on au moyen d'un acte purement spontané, d'une décision prise en conseil, dans le sein de mon cabinet, ou encore, et ceci vaudrait mieux, par une simple relaxation, une ordonnance de non-lieu?... Car la question, remarquez-le, messieurs, comporte ces trois solutions.