—Ah! mon ami, mon cher ami, s'écria M. Olympe Gigot, comme vous portez bien jusque dans vos moindres paroles cette précision, cette netteté, cette parfaite liaison, qui sont l'esprit français par excellence!
—Bah! c'est ainsi, répliqua M. Thiers, que nous autres hommes d'État, et de qui l'opinion se fait avec la rapidité de l'éclair, élucidons vingt fois par jour les questions les plus compliquées... Au reste, le vieux Metternich n'était pas, lui non plus, sans mérite... Un peu inconséquent toutefois! Qu'en pensez-vous, monsieur Manès?
—Mais, je ne sais, dit le savant étonné.
—Si nous avions plus de loisir, continua M. Thiers, je vous prouverais que Talleyrand, qu'une certaine école historique élève aujourd'hui sur le pavois, n'a pas joué le grand rôle qu'on lui prête, et que ses talents n'ont dû leur éclat qu'aux circonstances où ils ont brillé!
Et, sur ces mots, tous les trois s'étant levés, la suite de la conversation fut coupée et tumultueuse, en remerciements de Manès, politesses de l'homme d'État, et mots louangeurs de M. Gigot. Ensuite M. Thiers s'assit à la table, et y écrivit une lettre au commandant du ponton la Charente, non sans ajouter qu'il ferait d'ailleurs envoyer des ordres à Pierre-Moine.
Puis, remettant cette lettre à Manès:
—On a vu des monarques, reprit-il, tombés du trône dans les fers, mais c'est des fers que ce jeune homme est en passe de s'élever jusqu'aux marches du trône. Car enfin, le voilà d'un seul coup, ainsi que dans un conte de fées, cousin du Tsar, prince, grand-duc...
Il se mourait de faim et de misère, cet homme heureux, ce cousin du Tsar, ce prince de contes de fées. Chaque nuit, il rêvait la scène qui s'était passée sur la tour Victor.—Le nom! exclamait-il, le nom de mon père! Dites le nom, le nom, le nom... Mais alors, tout s'évanouissait. Il se réveillait hors d'haleine; et l'insomnie, non moins cruelle que les songes, lui présentait, jusqu'au matin, mille pensées, mille regrets dévorants.—Un mot, rien qu'un seul mot, disait-il, et j'étais heureux à jamais... Ah! j'en deviendrai fou, je crois... Mieux eût valu ne rien savoir, demeurer toujours dans l'ignorance... Quel sentiment avais-je que le sort me volait? Je n'y songeais pas, je n'en souffrais pas... Maintenant, je suis comme un damné qui, précipité dans l'enfer, eût entrevu le paradis, à la minute même de sa chute... Mort!... Il est mort!... Irréparable!... Perdu, perdu, perdu!... Est-ce possible!... Il grinçait des dents, il pleurait, il étouffait ses violents sanglots, d'autant plus morne et plus farouche, le jour, qu'il s'épuisait toutes les nuits dans ces fureurs.
Immobile, il passait des heures à regarder par les sabords les mouettes se jouant sur les vagues, au milieu des grands souffles du vent; ou bien, couché à plat ventre, il considérait fixement une vieille carte marine, où se voyaient la ville de Stralsund et l'île de Rugen, en face. Sa courte prison d'Allemagne semblait avoir laissé au jeune homme d'ineffaçables souvenirs. Il demanda même, une fois, comme pour se décharger le cœur, si aucun de ses compagnons ne s'était trouvé à Stralsund, au temps où il s'y trouvait lui-même; puis, sur la réponse que non, retomba dans son triste silence.