Soit hauteur, soit accablement, il ne parlait qu'à un vieux fédéré qu'on appelait le caporal Pierre. Sectaire du fameux Blanqui, sous lequel il avait débuté dans sa longue et ingrate carrière, le caporal était un petit homme, chauve, fort barbu, le nez rouge, au demeurant, bonasse et sans fiel, et l'hôte le plus jovial qu'eût jamais possédé un ponton. Le premier soir que Floris, d'aventure, s'était trouvé près de lui, le caporal, qui se couchait, lui avait dit, en clignant de l'œil:—Qu'est-ce qui peut m'empêcher, citoyen, de passer une bonne nuit? Je suis libre, complètement libre! Je suis plus libre dans les prisons que les gens qui, en ce moment, se promènent à Paris ou à Londres, et qui sont esclaves, sans s'en douter, sous le joug des plus vils despotes!... Après quoi, éclatant de rire, le petit homme avait souhaité le bonsoir à son compagnon. Vétéran des bagnes, des pontons, des enceintes fortifiées, le caporal assistait Floris de sa bizarre expérience. Il le servait, lui taillait des écuelles, lavait ou reprisait ses habits, le soir emmantelait de toile à voile le sabord sous lequel s'endormait le fils de Maria-Pia, et quelquefois se hasardait même à lui dire avec des clins d'yeux, comme s'ils eussent eu un secret de moitié, et qu'il prît plaisir à l'encourager:
—Tout va bien!... Nous crevons de misère... Mais nargue des tyrans, citoyens! Libres jusqu'au dernier soupir!
Un soir, vers six heures et demie, les gendarmes firent l'appel de douze hommes de corvée, pour aller chercher des barriques d'eau à l'îlot du Petit-Hagois. Cet écueil, habité autrefois, et qui ne sert plus de retraite qu'aux mouettes et aux aigles de mer, renferme, parmi les décombres de deux ou trois masures écroulées, une citerne d'eau de pluie, naguère utile aux vaisseaux du roi embossés dans la rade de Pierre-Moine, et portant, sous une fleur de lis, la date: 1780. De temps à autre, en cas pressant, quand l'arrivage de Rochefort manquait, les commandants des deux pontons envoyaient chercher sur le Hagois quelques barriques d'une eau saumâtre.
Les hommes de corvée débarquèrent, remplirent promptement les tonneaux; mais quand ils revinrent à la plage, leur chaloupe avait disparu, les amarres s'en étant rompues. Force était de rester dans l'île, jusqu'à ce que l'on envoyât de la Charente un autre canot pour les prendre; et, la première surprise passée, chacun put occuper, à son gré, les deux à trois heures de l'attente. La plupart se couchèrent, par groupes; d'autres allumèrent un feu de broussailles, et Floris et le caporal Pierre, car tous deux étaient de la corvée, gravirent la colline de sable qui forme le milieu de l'îlot, sans que les gendarmes étonnés fissent mine de s'y opposer.
La mer livide mugissait, et le crépuscule, à l'horizon, semblait un immense bûcher de cendres et de tisons rougeoyants. Quand les deux prisonniers eurent descendu la butte, ils se virent seuls, tout à coup. Une ivresse saisit Floris, et il courait le long de la plage en criant:
—Une barque! une barque! une barque!
Il trempait ses pieds dans l'écume, en claquant des dents, comme éperdu. La grève était nue et solitaire; l'immense mer, avec fracas, roulait ses houles. Floris, allant droit à la vague, y entra jusqu'à la ceinture.
—Allons, allons, Floris... es-tu fou?
Il se débattait furieux, entre les bras de son compagnon...—Lâche-moi! par le ciel! lâche-moi! répétait-il; ne mets pas tes mains sur moi... Éloigne-toi! Va-t'en, te dis-je!