—En Russie, dit froidement Manès, il n'y a de lois et de tribunaux que lorsque le Tsar le veut bien. Le grand-duc Fédor est son oncle.

—Je suis son cousin, dit Floris.

—Vous êtes, riposta Manès, un insurgé, monsieur, un combattant de la Commune. Vous étiez, il n'y a pas quatre heures, sur la Charente, un des pontons de Pierre-Moine. Il suffit que je me retire, pour qu'on vous y ramène aussitôt. Vous passerez en jugement sous votre nom de Floris, sans plus; et s'il vous prend envie d'affirmer que vous êtes le cousin du Tsar, les gendarmes vous croiront fou, et l'on vous mettra aux fers, dans la cale. Voilà ce que vous êtes, monsieur.

Un grand silence succéda à ces paroles.—Ce salpêtre, songeait Manès, cette fureur, c'est ce que l'on nomme chez les princes la générosité du sang. Celui-ci est déjà ingrat. Les atomes roulent en lui du même cours que chez ses ancêtres hautains, et lui forment ce qu'on appelle les sentiments, le caractère... A peine a-t-il un peu de foudre entre les doigts, qu'il voudrait en brûler le monde! Il haussa les épaules, et venant vers Floris, qui tenait les yeux fixés en terre, Manès se prit à dire doucement:

—Allons, allons, vous avez été vif, un peu trop vif peut-être, Monseigneur.

Sans répondre, Floris s'assit après quelques tours dans la chambre, et les coudes sur la table, la tête fort basse entre les deux mains, il poussait de longs soupirs.

—Je verrai mon père, dit-il enfin, je me jetterai à ses pieds, je le conjurerai, par tout ce qu'il aime, de ne pas faire mon malheur. Je le supplierai, je m'humilierai, quoi qu'il m'en coûte, et mon père m'exaucera.

—Un autre que moi, répondit Manès, vous contenterait en paroles, et vous décevrait, Monseigneur. Moi, je dirai la vérité. Vous ne connaissez pas le Grand-Duc. Il traite avec un empire absolu les personnes de sa dépendance; votre père est accoutumé à ne se gêner sur rien... Apprenez, puisqu'il faut vous le dire, que le grand-duc Fédor n'aime que lui, compte les autres, quels qu'ils soient, uniquement par rapport à lui, et que ni tendresse ni pitié n'ont de pouvoir sur ses résolutions... Je vous le répète, Monseigneur. Je viens de recevoir tantôt, les ordres les plus exprès. Avant que de vous avouer pour fils, et comme s'il avait prévu cette résistance qui me surprend, le Grand-Duc exige de moi que je reçoive votre parole d'épouser la princesse Isabelle... Il n'est pas d'autre alternative. Ou consentez à ce qu'il demande, et soyez le grand-duc Floris: ou bien, demeurez pauvre, méconnu, misérable et abandonné. Aut Cæsar aut nihil, Monseigneur... C'est à vous de qui les mains touchent à ces deux états si différents, d'en choisir un, et à l'instant.

—Que faire donc? reprit Floris, comme se parlant à lui-même.

—Il n'y a qu'une chose à faire: obéissez à votre père!