Elle s'agenouilla et le prit dans ses bras:

—Ah! que faire? Que te dirai-je? Hélas! qui nous conseillera?... Mon vieil oncle qui m'aimait est mort... Ma sœur est morte... Tu as donné ta parole, dis-tu... Est-ce une chose sans remède?... Non! ce n'est pas cela qu'il faut te dire. Je ne sais pas, vois-tu... hélas! hélas!... Ah! si du moins j'approchais demain de la sainte table... Ne ris pas, ne doute pas, cher enfant, il n'y a rien de si sûr au monde. Quand j'ai Notre-Seigneur au dedans de moi, je me jette à ses pieds, comme Marie-Madeleine, et toujours il est touché de mes larmes... Mais dis-moi, cher fils, qui aimes-tu?... le nom de celle que tu aimes?

Le Grand-Duc répondit doucement:

—Il faut vous résigner, ma mère.

—Me résigner! Me résigner à ton malheur! s'écria-t-elle... Si je t'avais nourri de mon lait, si tu avais joué sur ma poitrine, si je t'avais choyé, caressé, comme j'ai choyé ta sœur et ton frère, alors, peut-être, il me serait possible de n'avoir pour toi que la part de tendresse et de sollicitude que Dieu a mise dans toute mère. Mais tu étais au loin, pauvre, orphelin, abandonné aux étrangers, et je ne pouvais rien te donner que mes prières et mes larmes... Cher, si cher, ô si cher enfant!... Mon Floris, tu n'es pas comme un autre. J'ai été en travail de toi pendant vingt-cinq ans, sais-tu bien! Et lorsque, enfin, je t'ai retrouvé, après de si longues douleurs, quand la sainte Vierge m'a fait cette suprême bénédiction, ce serait pour te voir malheureux... Toi malheureux, grand Dieu!... Si cela était, mon cadavre saignerait du sang dans son cercueil, et je ne goûterais jamais la paix, fussé-je au ciel!... Mais parle, cher enfant, réponds-moi. Oh! dis-moi celle que tu aimes! Parle!... Qui donc est-elle? Son nom?

—Folie! folie! exclama le Grand-Duc. Comment te dirai-je ma démence?... Ah! ma mère, pourquoi me forcer à me rappeler mes malheurs?

—Je t'en supplie, dit Maria-Pia. Cher enfant, confie-toi à moi.

—Eh bien, écoute, reprit Floris. Tu sais déjà comment je fus blessé, fait prisonnier, puis envoyé au bord de la Baltique, à Stralsund. Là, nous manquions de toute chose, d'eau, de vivres et de vêtements; nous couchions sur la terre glacée. Mais je tairai ceci, ma mère. Qu'est-il besoin de raconter ce qui est en dehors de mon angoisse présente? Je jurai donc que je m'évaderais, et j'y réussis, en effet. De manière qu'un soir de décembre, je me trouvai libre et joyeux, seul dans un frêle canot, à quelque distance de la ville.

J'avais, continua-t-il, acheté mon passage au patron d'une flûte hollandaise, mais le prudent contrebandier n'avait pas voulu m'embarquer sur cette côte, trop surveillée. Il y a, en face de la ville, une grande île nommée Rugen; un détroit de peu de largeur les sépare. C'était là que je devais me rendre. Le patron m'avait fait tenir un plan de cette île, et marqué la petite crique où son embarcation viendrait me chercher.

—A Rugen, tu dis bien à Rugen? demanda Maria-Pia.