Il fit oui de la tête, et poursuivit:

—Je déployai la voile, et assis à la barre, tout en gouvernant, je contemplais le ciel étoilé. Cela me rappelait mes pêches à Blankenberghe, près de Bruges, dans les gabarots des pêcheurs. J'arrivai heureusement à l'île, et j'abordai en ramant doucement, quoique la mer fût dure et houleuse. Il ne me restait plus qu'à me tenir caché au fond de cette baie écartée, en attendant mon Hollandais, vers deux ou trois heures du matin. Mais l'ivresse de ma liberté me possédait. Je sautai donc sur la plage, et j'escaladai la falaise, par un sentier de roches ruinées.

C'était la veille de Noël; la terre était couverte de neige. Je traversai, tout droit devant moi, de vastes surfaces glacées, où la pleine lune resplendissait. Et subitement, je m'arrêtai, en retenant mon haleine. J'étais alors dans un bois de sapins, dont les rameaux serrés chargés de neige couvraient le sol de ténèbres. Et un silence inexprimable régnait, car les sources étaient gelées, et les feuillages se taisaient, plus rigides que du bronze. Soudain, un hôlement de chouette retentit; un grand cerf noir passa près de moi. Puis, j'entrevis, tout au loin, une faible lueur, et un effroi surnaturel m'envahit. Je tenais cachée, sous mes habits, une courte et solide épée que j'avais prise en m'évadant. Je la tirai, et marchai dans le bois, cette lame nue à la main.

Il s'arrêta, comme oppressé de souvenirs, puis, continuant:

—La lueur avait disparu; la forêt presque aussitôt s'éclaircit, et, montant sur un roc élevé, je portai les yeux de tous côtés. Alors, à cent pas en avant, au milieu d'un chaos de rochers et de sapins, j'aperçus une petite chapelle, assez semblable aux chapelles d'ermites, dans les tableaux des maîtres anciens. Une cloche tinta lentement; des ombres passèrent avec des lanternes, et je compris que l'on célébrait la messe de minuit à Rugen.

Maria-Pia lui saisit le bras:

—Mon Dieu! mon Dieu! y serais-tu allé?

Il dit:

—Mon destin m'entraînait. Il y avait en moi, ma mère, je ne sais quoi de joyeux et de guerrier qui me roidissait tous les nerfs... Pardieu! pensai-je, il ne sera pas dit que moi, qui suis chrétien, je n'entendrai pas la messe, la nuit de Noël! Et, cachant l'épée sous mon suroit, je marchai à grands pas vers la chapelle.

Il fit encore une pause et reprit: