—Et moi, mon frère, dit une voix douce, suis-je si délaissée de vous? Ne me direz-vous donc rien?

Alors, le Grand-Duc, se retournant, vit près de lui Tatiana, aussi immobile qu'une statue. Les rayons de pourpre du couchant frappaient de face ses prunelles, vertes et limpides comme la mer. Tout habillée de velours blanc, les lourds plis droits qui lui tombaient jusqu'aux pieds la faisaient paraître plus grande. Un mystérieux sourire se jouait sur ses lèvres pâles; et son teint faiblement rosé, ses cheveux jaune clair en torsades qui descendaient au long de ses joues, sa tête inclinée, ses yeux de fantôme, tout en elle semblait surnaturel... Son bras restait écarté de son corps, dans une pose un peu hésitante, et elle roulait entre ses doigts une touffe de roses pourpres.

—Chère Tatiana, dit Floris, qui baisa la main de l'aveugle.

—Cher seigneur, mon aîné, mon frère!... Elle reprit, en essuyant ses larmes:

—Ah! vous faites de moi une trop faible femme!

—Et moi aussi, je pleure, dit Floris.

Elle lui présenta son front blanc. Le Grand-Duc l'effleura de ses lèvres.

—Que je voudrais te voir! poursuivit-elle. Cher Floris, tu as deux parts dans mon cœur, car tu es mon frère bien-aimé, et c'est par toi que va refleurir notre maison qui se mourait... Cher frère, pose, je t'en prie, ma main d'aveugle sur ton visage... Que tu ressembles à notre mère! Ton teint doit être mat et uni comme le sien... Hélas! que n'ai-je mes pauvres yeux! Je n'aurais laissé à personne le soin et le bonheur de te retrouver.

En ce moment, la Grande-Duchesse parut au seuil de la galerie, mais elle chancela d'émotion. Manès, qui la suivait, la reçut dans ses bras.