—Oui, ceux de notre noce étaient bien différents... Vous y êtes venue, maîtresse, et les viandes du repas en prirent pour nous meilleur goût.
—Je me souviens, je me souviens, dit Isabelle... Tatiana, ma sœur Josine et moi, vous servîmes de filles d'honneur... Les trois neveux du vieil Ourosch étaient vos maris... Vous étiez radieuses alors, et à vous voir marcher sous vos bonnets d'or, on vous eût prises pour trois reines... Et maintenant, je vous revois tout éplorées, les cheveux épars... Quoi! vos maris seraient-ils morts?
Alors, Oriana commença ainsi ses plaintes:
—Non! ils ne sont pas morts, maîtresse, mais ils nous ont délaissées... Tous trois ont repris l'anneau qu'ils avaient passé à notre doigt... Comme il m'aimait dans les premiers temps! Je portais la torche et je l'éclairais; je portais l'assiette et je le servais... Et autant de verres je lui versais, autant de fois il me faisait asseoir sur son genou, pour m'embrasser. Puis, le malheur me vint du jour où notre ange, notre petit Stanjo, mourut... Hélas! hélas! cette douce rosée! Ah! mes doux yeux!... Pauvre innocent! pauvre agneau!... Mais son père se courrouça, car quoi qu'il eût fait pour le cacher, il était schismatique fervent, comme sont ceux de Sgombro.—Mère, dit-il, tu as été trop hâtive à le rendre chrétien romain. Si tu l'eusses fait baptiser par le pappas, selon le rite orthodoxe, l'enfant vivrait encore... Depuis lors, il me voulut du mal, et il partit avec ses frères, quand ceux-ci s'en allèrent dans la montagne.
—Hélas! pauvre femme! dit Isabelle.
Mais déjà Nonna s'avançait:
—A moi, le malheur m'est arrivé, parce que je restais stérile... Pourquoi soupires-tu ainsi? disaient les femmes de Sgombro, en me raillant. Tu ne portes pas de fardeau, tu ne gravis pas sur la colline... Ah! mieux vaudrait, leur répondais-je, gravir sur la colline, tout chargé de plomb, que d'avoir le cœur aussi lourd!... Et lui, quand je rentrais, me saisissait aux cheveux et me jetait par terre... Ainsi, le printemps nous vint triste, l'été plus sombre, l'automne noir et empoisonné... Puis, il me dit: Qui a vu les vignes sur la mer, et le sel marin sur la colline? Je ne veux plus être un Morlach à ruches, un Morlach à gâteaux de miel, mais un Krivoscien à sabre, un Krivoscien à carabine, ainsi que mon oncle et ceux de Sgombro... Et il s'en alla avec ses frères, rejoindre la bande du vieil Ourosch, les garçons vêtus de haillons et le sabre nu...
Une sorte de gémissement s'éleva du cortège des femmes, tandis que Nonna se relevait. Et Marina, la troisième sœur, parla ainsi:
—Le mien, dès le lendemain des noces, partit garder les troupeaux, dans la montagne... Et moi, avec le mulet, j'allais chercher du bois tous les jours, jusqu'aux rocs de Zavaletica. A le charger et à le décharger, j'avais la poitrine rompue... Il descendait quelquefois du pâturage, pour prendre sa provision de maïs. Alors c'étaient des tracas sans fin:—Où est le millet? où est le sel? où se trouvent les œufs de la semaine? Combien de quenouilles as-tu filées?... Reste encore, lui disais-je... Non, les brebis maigrissent loin de mes yeux, et le fromage moisit dans l'écuelle... Ensuite, il revint, avec l'hiver. Mais son amour était plus froid encore que décembre. Aussi, lorsque l'enfant naquit, il était mort... Ah! mon mari, lui dis-je, notre enfant est mort!... Hé! s'il est mort, que m'importe! Des funérailles de notre mère, il reste un peu d'encens dans le cornet, et la lampe pend au clou. Alors je le maudis dans mon cœur, et je me séparai de lui!
—Hélas! le mien aussi, je veux le maudire! dit Oriana, et voici que je le regrette... Mais non, mieux vaut maudire, et que les saints fassent ce qu'ils voudront de mes souffrances, de mes soupirs, de mes sanglots, de mes imprécations!