— Et toi, ma pauvre maman ? Si tu savais combien je pense à toi, à Georges ! » Elle mentait, elle aimait bien son frère, mais pensait trop à son mari pour penser beaucoup à son frère. Elle mentait facilement, éprouvant le besoin de répandre sur tous le bonheur qui l’étouffait. Elle mentait parfois aux autres, pour leur être agréable, mais à sa nature jamais. « Comme tu dois souffrir, quand tu songes à ce qu’il souffre, à ce qui peut lui arriver. Ah ! ce n’est pas Richard, lui ! C’est un faible, au fond, et si doux, et qui se bat par noblesse de cœur, contre ses sentiments, ses besoins, ses moyens, contre lui-même… »

Mme Chambrun baissa la tête. Pleurait-elle ? On ne le vit pas. On ne le voyait jamais. Elle fit un effort sensible. Il ne fallait pas qu’elle parût moins courageuse que cette fille qui n’avait plus besoin de Dieu. Elle n’avait plus désormais un sentiment direct. Elle se demandait toujours de quelle manière elle devait le refouler pour que cela fût agréable à Dieu. « Georges ne court aucun danger. Un chrétien ne court jamais de danger. S’il meurt, il est sauvé. Le seul danger que puisse courir un chrétien, c’est de perdre la foi chrétienne ! »

Un silence tomba. Les deux sœurs se regardèrent. C’était donc là leur mère ! Elle livrait son fils au Minotaure parce qu’on lui avait appris que cela apaiserait Dieu. Elle eût préféré le voir mort plutôt que détaché de Dieu. Elle avait considéré comme un châtiment à l’insuffisance de sa piété l’abandon de sa fille aînée, l’indifférence de sa cadette… Mais cette fois, c’était le drame. Si Dieu permettait que son fils se retirât de lui au cours du drame, et à propos du drame où il se manifestait, cela montrerait à coup sûr l’indignité définitive de la mère et des enfants.

Clotilde appuya son regard sur le regard de sa sœur, longuement, tendrement. « Tu vois où elle en est, disait ce regard, et comme nous sommes plus libres ! » Élisabeth n’en put supporter l’assurance. Sa vérité lui échappait. Elle se sentait faible et pauvre devant la force et la richesse de sa sœur. Devant l’humilité de sa mère, elle sentait la misère de son orgueil. Où était-elle ? Où était-elle ? Elle essayait en vain de fixer, au centre du désarroi de ses sentiments anciens, une croyance arrêtée, une volonté définitive autour de qui elle eût pu contraindre ses sentiments nouveaux à graviter. A cet instant, elle ne pensait qu’à ceci : il y avait dans sa famille deux êtres qui étaient au feu, deux êtres qui s’y étaient conduits en braves, le fils de sa mère qui était là, l’époux de sa sœur qui était là. L’être qu’elle aimait, elle, n’avait pas voulu se battre, il n’avait ni citation, ni médaille, pas de gloire. Il n’était pas un héros. Pas même un martyr. Il ne risquait rien pour ses idées. Il voyageait pour son plaisir. Il était à l’abri des coups. Elle n’avait pas voix au chapitre. Sa mère avait le droit de sacrifier son fils à ses idées puisque la douleur de le perdre, qu’elle l’avouât ou non, la laverait de cette idolâtrie. Sa sœur avait le droit de proclamer la beauté de la guerre puisqu’elle aimait un conquérant. Elle n’avait aucun droit, elle. Ni Dieu ni l’homme ne répondaient à son appel. Il y avait là deux chairs sous le couteau, et ces deux chairs souffraient moins qu’elle, dont le couteau s’écartait ! La mort n’était donc rien, c’était l’amour qui délivrait…

Elle était sauvée. Elle sentit monter les larmes. « Qu’importe que Pierre soit un héros, mais que je l’aime, et qu’il m’aime. » Un spasme si violent la traversa, arrêtant son cœur, voilant ses yeux, contracturant les muscles de sa face, que Clotilde comprit tout :

— Lise, ma sœur, veux-tu que j’écrive à Pierre ?

— On n’écrit pas à un fuyard, répondit Élisabeth.

IV

Pierre Lethievent parcourait la libre Helvétie. Depuis dix mois qu’il s’y trouvait, il en connaissait toutes les gares, toutes les montagnes, tous les hôtels. Il avait revu plusieurs fois les mêmes endroits, atteint d’une fièvre ascensionnelle et déambulatoire qui s’alimentait d’elle-même et qu’aucun site, aussi célèbre qu’il fût, aussi cher qu’il payât pour le contempler, n’apaisait. Il avait vu sept fois le soleil se lever sur le Righi, il avait fait trois fois l’ascension de la Dent Blanche, deux fois celle de la Jungfrau. Il avait parcouru quatre fois six lacs, exploré neuf glaciers, visité une grotte de glace dont un tourniquet défendait l’entrée et où un virtuose incomparable jouait de l’accordéon. Il avait bu le café au lait une fois à quatre mille cent vingt-trois mètres de hauteur. Il avait côtoyé en funiculaire des gouffres impressionnants. Il était monté sans secousses pour trois francs trente centimes à dix mille six cent onze pieds et trois lignes au-dessus du niveau de la mer. Maintes fois, il s’était livré à la méditation solitaire dans cinq forêts de sapins. Maintes fois, il avait loué une nacelle pour glisser sur l’eau calme de quelque lac du milieu duquel on entendait tinter les clochettes des troupeaux, et lâché les rames afin de rêver. Il avait skié en hiver. Il avait skatingué en été. Qu’il logeât à l’hôtel de Winkelried, au chalet de l’Oberland, à l’auberge de l’Edelweiss, au palace de Guillaume Tell ou à la pension du Ranz des Vaches, du fond des vallées brumeuses, du bord des eaux tranquilles, du sommet des monts sourcilleux, quatre fois par jour à la même seconde, il avait entendu le tumulte strident des gongs marquer l’heure des repas, huit fois par jour, quatre fois par nuit à la même heure, un roulement lointain et d’impérieux sifflets annoncer le passage des trains, quarante-deux fois à la même minute, une trompe signaler l’arrêt des tramways, et chaque soir, avec les deux minutes et trois à cinquante-cinq secondes prévues par le calendrier d’avance ou de retard, toutes les fenêtres fleuries de tous les sanatoria s’ouvrir au moment précis où le soleil couchant inondait de teintes roses la neige sur les hauteurs.

Il avait voulu étouffer sous la multiplicité et l’amas des sensations esthétiques la plaie qui cuisait et lançait au centre vivant de son être. Cette plaie, au contraire, s’était élargie jusqu’à envahir tout à fait le formidable ennui qui lui venait de tous ces plaisirs tarifés, de toutes ces sublimités honnêtes, de toute cette beauté indiscutable, de tout cet impitoyable bonheur. L’image d’une jeune fille ne quittait pas cette étendue déserte et monotone qu’il voyait se dérouler en lui quand il y tournait ses regards. Elle était de jour en jour plus floue, cette image, mais plus hallucinante ainsi. Après la douleur crue des premières semaines, l’angoisse insistante, entêtée, s’était installée à demeure. Il voyageait en forcené, elle l’accompagnait paisible. Elle assistait aux réunions pacifistes où il parlait, discutait, s’indignait, votait. Quand il écrivait à ceux de ses amis qui étaient dans la bataille les lettres les plus passionnées pour les détourner du sacrifice consenti, de l’esclavage subi ou du jeu librement cherché, il la voyait courant dans l’ombre de sa plume. Son intelligence était libre. Il raisonnait de tout, sur tout, avec la subtilité et la rigueur d’autrefois. Mais l’image restait en marge. Jamais il ne la réunissait à la sensation vivante par les mille secrets passages qui font d’un esprit supérieur le fleurissement continu, toujours frais et frémissant, de tous les sens en émoi. Il n’avait plus que deux ressources pour retrouver l’unité de son être : chasser l’image de sa mémoire ou l’incorporer à sa chair… L’amour lui interdisait la première, l’orgueil la seconde. Il errait…