— Tu penseras ce que je pense, sur les lèvres d’Élisabeth.
Clotilde, appesantie, s’appuyait au bras de son mâle et le regardait gravement. Richard riait :
— Beau-père, vous êtes épatant ! Nous nous associons après la guerre. Je commence à en avoir assez. Et mon vieux métier m’attend.
Chacun suivait sa propre pente. L’un ne songeait qu’à s’enrichir. Cet autre, ayant la paix du cœur, eût bien voulu prendre seul son mouchoir de poche. Cette autre conduire, pour son salut, derrière son enfant mutilé, toute sa famille à Dieu. Ce conquérant du ciel pensait à conquérir de la mélasse. Ceux-ci souhaitaient approfondir un peu plus leur mystère. Ceux-là le déchirer.
L’homme n’est pas cruel. Ce qui l’est, c’est la force qui le traverse. Pour grandir et se maintenir, elle prend ce qu’elle peut, l’alcool et l’eau, le sang, le sel, le fer, la viande, les larmes, les intelligences, les cœurs. Et ça n’est pas sa faute si tout cela est en chacun de nous, ni notre faute si nous nourrissons tous ainsi, sans le savoir, la forme qu’elle précipite sur les routes de l’avenir.
XII
Élisabeth, toute vêtue de noir, était très belle. Le buste et les bras s’étaient remplis. Le cou charnu émergeait de la robe un peu échancrée. La tête, devenue mate et pâle, se couronnait d’or assombri. Pour la millième fois, elle relisait la dernière phrase de la dernière lettre que Pierre avait écrite de l’ambulance, une heure avant de mourir. Il y répétait pour son fils, qui venait alors de naître, le même mot qu’il lui avait dit un jour où elle lui prenait la main pour l’appuyer sur sa taille où rampaient, par saccades, à travers la robe, de dures ondulations. Elle se souvenait… « Tu lui enseigneras la haine de la guerre… » Et comme, sans mot dire, et souriant un peu, elle embrassait les rubans qu’il portait sur son cœur, celui qui est rouge, celui qui est jaune et vert, celui qui est vert et rouge, il les avait ramassés violemment, d’un geste, et jetés dans le feu.
Le feu brûlait aussi ce jour-là. Le feu, qu’on dit gai, est sinistre. Il est éternel. La forme fond en lui, y laisse une poussière grise, pareille à des cheveux morts. Il rit sans se lasser, comme un squelette. La nuit est dehors, ou le froid. On est seul près de lui, dans le crépuscule des chambres. On le regarde fixement.
Élisabeth, un genou entre ses mains jointes, arracha son regard du feu. A trois pas, sur sa petite chaise, le fils de Pierre embrassait son pantin en balbutiant des mots sans suite. Élisabeth frémit. Au sein de la pénombre où éclataient les bosses, où les creux se comblaient de noir, il avait le masque de Pierre, si profondément accentué qu’elle crut voir la face du cadavre éclatante de vie dans cette ébauche puissante où l’avenir du monde tremble sous la brume charnelle des traits encore indistincts. Il ne baisait plus la figure de carton rose dont les boucles blondes volaient. Le pantin qu’il tenait aux pieds sautait de bas en haut, tournait, virait, ondulait, dansait dans l’illumination rougeâtre projetée par la flamme brusque dont les reflets multicolores promenaient sur sa face des rires, des moues, des sourires, une fantastique animation. Par les poings de l’enfant, l’homme dieu jouait à la vie. Sur son tablier blanc, Élisabeth voyait, à chaque secousse, grandir une tache de sang. Elle avança la main, épouvantée. Le foyer teignait en rouge le son qui s’épanchait d’une entaille qu’il avait faite dans le ventre du pantin.
MAYENNE, IMPRIMERIE CHARLES COLIN