Il n’y a que deux moyens d’être un homme libre : qu’aucun homme ne vous commande dans le domaine de l’idée, ou commander à tous les hommes dans le domaine de l’action. Faites bien attention que ces deux moyens-là sont d’une conquête aussi malaisée l’un que l’autre et que tous les deux conditionnent, en dernière analyse, une domination complète de soi-même en vue d’une harmonie géante à imposer un jour ou l’autre, durant sa vie, ou après sa mort, ou peut-être bien pour jamais ailleurs que dans sa fierté solitaire, au patrimoine spirituel de l’univers. Je l’ai dit. Cette domination de soi forme, par le moyen de ceux qui la subissent, des générations d’esclaves, mais elle met aussi sur la voie héroïque les quelques esprits qui sont dignes de la liberté. J’ai parlé de délivrance. Ce n’est point la libération. Délivrer de la responsabilité, c’est asservir à une volonté qui n’est pas la vôtre. Libérer, au contraire, c’est asservir à la responsabilité qui est la vôtre. Qu’on s’appelle Jésus, qu’on s’appelle Masaccio, qu’on s’appelle Montaigne, qu’on s’appelle Sébastien Bach, qu’on s’appelle Napoléon, on délivre les âmes pauvres, on libère les âmes riches. Et ce faisant on les rend, les unes et les autres, à leur personnelle vertu. On oblige celles-ci à regarder en elles-mêmes le spectacle des forces spirituelles s’attachant à créer, par l’introspection enthousiaste, la curiosité passionnée, le goût du risque et l’effort continu, leur autonomie. Tant pis pour qui s’étrangle avec la moelle des lions : « L’homme supérieur n’est sur le chemin de personne. »

L’imagination délivrée couronne cette liberté, dont le fatalisme est la base. Une imagination puissante, qui dépasse sans cesse les actes de l’individu, qui brise constamment les chaînes antérieures de l’éducation, de la mémoire, de l’habitude et de la peur, qui lui fait atteindre chaque jour une autre cime, découvrir de là d’autres plaines à envahir, et qui ne lui permet d’apercevoir, soit à sa puissance d’expression, soit à sa puissance d’action, d’autres limites que celles de ses facultés dont il ignore d’ailleurs l’étendue. « Je ne vis jamais que dans deux ans. » C’est moins de temps qu’il ne fallut, quand presque enfant, fiévreux, galeux, râpé, il arriva avec ses misérables bandes sur les hauts cols des Alpes piémontaises, pour livrer « la terre promise » à leur ferveur de croisés mystiques et de poètes pillards. C’est moins de temps qu’il ne fallut pour conduire sa Grande Armée des embruns de la Manche aux boues de la Pologne, en passant par Vienne et Berlin. C’est moins de temps qu’il ne fallut pour confronter, au pied des Pyramides, la jeune civilisation occidentale avec la plus ancienne et la plus oubliée des civilisations d’Orient. C’était le temps qu’il eût fallu, s’il avait pu contraindre l’univers à lui obéir tout entier, pour briser la fortune anglaise aux remparts continentaux. C’était le temps qu’il eût fallu, s’il avait pris Saint-Jean d’Acre, pour aller de Syrie dans l’Inde. C’était le temps qu’il eût fallu, en partant de Madrid et râflant Moscou au passage, pour se rabattre sur Constantinople et prendre l’Europe à revers. On eût dit que par l’Italie, l’Égypte, la Palestine, ou par-delà la Vistule et vers les empires Mongols, il fût sans cesse à la recherche de la source du soleil. « Les grands noms ne se font qu’en Orient. » Il y marchait sans cesse, les brumes de l’océan étant barrées par l’Angleterre, comme s’il eût voulu faire le tour du globe pour la frapper dans le dos. Il avait suffi qu’il parût pour bouleverser non seulement toutes les conceptions politiques, guerrières, morales du moment, — phraséologie creuse, manœuvres timides, principes restrictifs, — mais aussi pour crever les cloisons de la durée et de l’espace, précipiter l’Histoire entière et le globe entier dans le lieu même où il était, et les recueillir en son cœur pour les inonder de sa force et les en faire refluer. La distance, le temps n’étaient pour lui, sur le damier de la planète, que des pions dont il combinait la marche avec les mouvements de ceux que représentaient ses armées, sa politique, les sentiments et les passions qu’il soulevait. « L’imagination, disait-il, gouverne le monde. » Évidemment, puisque, dès son apparition, le monde se tourna vers lui.

Vingt ans, les vingt ans de sa vie active — rien que vingt ans de vie active, et tant agir ! — les vingt ans qu’il mit à imaginer son poème, je le vois en état d’ivresse lyrique. Je le vois passant au travers de son action immédiate pour bondir au delà d’elle, et comme un mot, dans le discours, enferme et détermine l’autre, trouvant en chacun de ses gestes le départ du geste suivant. Je le vois poursuivant sa symphonie grandiose qui s’élargissait d’acte en acte, précipitant ses ondes sans cesse accrues et plus pressées et plus sonores dans son imagination exaltée qui se maintenait à leur centre et puisait, à même leur flot, sa nourriture et son courage. Je le vois seul, avec tout l’univers qui tourbillonnait dans son âme. Il courait éperdu mais lucide, et le cœur battant à coups réguliers, dans le sens du siècle haletant qui avait peine à le suivre. Il s’éblouissait de ses mirages. Il s’enivrait de sa force. La vie universelle existait pour lui obéir. « Je voyais le monde fuir sous moi comme si j’étais emporté dans les airs. »

V
LA MATRICE

1

Une médaille sort toujours d’une matrice. Un homme ne tombe pas du ciel. Il est lié, par son milieu, par son éducation, par son atavisme et sa race, à un ensemble de circonstances, d’événements et de fatalités qui déterminent sa nature et sa fonction. Même s’il paraît, comme celui-là, autonome. Surtout s’il paraît autonome. Car alors, nous l’avons vu, il est le plus obéissant des êtres, et le sait, et le dit. Sa puissance est telle qu’elle emprunte incessamment à toutes les énergies de la durée et de l’espace son aliment. Plus l’homme est personnel, moins il est égoïste. Plus il est libre, moins il est indépendant. Plus il se possède, moins il s’appartient.

Il me semble que les Français, entre tous les peuples, comprennent mal Napoléon parce qu’ils le prennent la plupart du temps pour un des leurs et ne songent à peu près jamais à ses origines. Détracteurs ou apologistes cherchent en lui des qualités françaises, et, comme ils ne les trouvent pas, ils forcent et faussent l’image, afin de la mieux saisir. Napoléon est Corse, surtout Italien[5], et j’ai déjà dit le caractère essentiel, — cette concentration de l’âme entière autour d’une passion centrale en faveur de laquelle toutes les autres sont utilisées ou refoulées, — qui le marque dès l’abord. Cette insatiable soif de gloire, qui fait serrer les dents et pâlir le visage sous la crispation du cœur, en découle immédiatement. Mais ce n’est pas tout. Cette race étrange, la plus différenciée d’Europe, à qui son anxiété continue et dissimulée de domination assure la rigidité et la souplesse de l’épée, se reconnaît à bien d’autres accents.

[5] « Je suis Italien ou Toscan, plutôt que Corse. »

Il y a l’amour de l’unité dans l’ordre, d’un ordre qui n’est pas du tout celui que nous cherchons en France, et que nous ne connaissons d’ailleurs guère autrement qu’idéal, répandu dans nos monuments, nos jardins, nos tragédies, notre musique, toute notre littérature, sans doute parce que le désordre politique et social est au contraire à peu près continu. D’un ordre non plus seulement spéculatif comme chez nous, mais organique, sculpté dans la matière vivante elle-même par une discipline cruelle des plus redoutables passions. D’un ordre qui n’est pas une attitude résignée des plus sages parties de l’être vis-à-vis des plus grossières, mais une victoire des plus noblement passionnées vis-à-vis des plus impulsives. Toute la distance qui sépare l’intellectuel de bonne compagnie, supérieurement sceptique, et cherchant au milieu de la sottise générale une harmonie spirituelle qui l’en isole de son mieux, de l’être déchiré qui porte constamment en lui le drame et cherche à imprimer au déroulement du drame la forme de sa volonté. La mesure n’est plus la même. Et d’ailleurs, ici, ce terme de « mesure » ne convient plus. Là, c’est le sentiment statique des proportions harmonieuses qui peut inscrire tout entier dans l’espace intellectuel l’antagonisme des passions. Ici, c’est un équilibre dynamique entre ces passions elles-mêmes que le besoin de définir son être conquiert, à toutes les heures du jour, dans le cœur de l’homme puissant. L’équilibre italien, la mesure française sont aux deux pôles opposés, ici dans l’intelligence et là dans la fureur de vivre. Un rêve gigantesque exige de gigantesques moyens. Il faut se décider à ne pas considérer comme des hommes comparables, parce qu’ils font le même métier et le font bien l’un et l’autre, Michel-Ange et Chardin. Il ne me semble pas utile de multiplier les exemples. Colbert rend ses édits, ses ordonnances, toutes choses vues du dehors, répondant à un système d’unification politique, administrative et esthétique définies d’abord dans l’esprit. Napoléon établit une société neuve, organiquement refondue, sur les droits soi-disant naturels de l’homme réclamés par le siècle qui l’a nourri. Il substitue la loi au règlement. La manœuvre de Turenne obéit aux suggestions de la plus pure et de la plus droite méthode. Celle de Napoléon puise ses inspirations les plus irrésistibles en des visions de lignes et de masses qui le traversent en éclairs. Il substitue à la raison pure l’imagination.

Il y a autre chose, et cela surtout, il me semble, est capital. C’est qu’il ne connaît pas, en tant qu’Italien, le sentiment du ridicule, ou s’il le connaît, il le domine, la passion parlant plus haut. Je n’ignore pas qu’il répond, un jour qu’on l’encense, « du sublime au ridicule il n’y a qu’un pas. » Mais précisément sa marche est trop ardente et trop rapide pour que, ce pas franchi, on remarque la trace qu’il imprime au sol. Il traverse le ridicule, simplement, comme un boulet troue un décor de carton-pâte, sans s’en apercevoir, sans que nul ne s’en aperçoive, le décor ne résistant pas, le boulet broyant le rieur. Français, il n’eût pas essayé d’être Napoléon, par crainte du ridicule. Allemand, il eût essayé, mais, ne pensant pas assez vite, le ridicule l’eût bientôt submergé. Anglais, il eût réussi, peut-être, mais il eût recouvert d’instinct son ridicule d’un hausse-col de puritain. L’Italien est le seul qui n’ait pas peur du ridicule — songez aux proclamations, à la manœuvre même, par son audace et son imprévu, au titre d’Empereur, aux cérémonies du sacre, à la noblesse impériale, au mariage autrichien, — parce qu’il porte en lui une véhémence de vie qui emporte le ridicule comme un train emporte le vent. Je pense encore à Michel-Ange, à ses contorsions monstrueuses, à ses bons dieux à grande barbe qui volent à travers la nuit, mais dont une volonté inconcevable rythme sans cesse l’expression. Je songe à Tintoret, avec son mouvement que rien ne distingue d’une espèce d’orgie acrobatique, sinon l’ordre tumultueux que lui impose son grand cœur. Je songe à Giotto, dont les groupes ne rassembleraient que des comédiens grimaçants si le pathétique profond de la vie sentimentale n’inscrivait le moindre de leurs gestes dans un ensemble harmonique suave comme la plus belle voix. Et je ne puis m’empêcher de croire que les Français, si furieux contre ceux d’entre eux qui veulent sortir de la foule, si dédaigneux de leurs véritables artistes, si épris de tous les artistes qui viennent d’ailleurs que chez eux, ont accueilli Napoléon grâce précisément au caractère étrange et tout à fait disproportionné à leurs mesures habituelles qu’ils lui ont soudain reconnu. On l’a déjà vu, je le crois.