Loin d’annihiler la volonté, ce fatalisme-là la détermine et l’exalte. Elle est l’une de ses fonctions. L’homme fait un effort constant pour se tenir à la hauteur des événements quels qu’ils soient, sachant bien qu’il peut s’attendre à tous les événements. Par un renversement grandiose de la signification des mots, celui qui est en proie à cette énergie toujours tendue en vue du risque, et du drame, et de la conquête, en arrive précisément à nier la volonté. « Plus on est grand, écrit Napoléon, et moins on doit avoir de volonté ; l’on dépend des événements et des circonstances… Je me déclare le plus esclave des hommes. Mon maître n’a pas d’entrailles, et ce maître, c’est la nature des choses. » Ironie de la candeur, rire ingénu du monstre de vouloir le plus accompli de l’Histoire et qui, parce qu’il le voulut, força l’Histoire à se précipiter dans le sillage de sa vie qui les menait, tout mêlés l’un à l’autre, vers de communs horizons ! Ici, la mystique de l’héroïsme est arrêtée en traits définitifs. Le poète est prisonnier de sa propre tâche sur la terre, serviteur de ses images, victime de sa grandeur. Il replonge dans l’inconscient sa conscience, et celle des hommes. Il confond le destin des hommes avec son propre destin. Et pour la première fois sans doute depuis le vagabond de Galilée, il a raison.

Il a raison. L’égoïsme qu’on lui reproche, c’est celui de ceux d’entre les hommes qui s’appartiennent le moins. J’ai nommé Jésus. Mais il y a aussi Çakya-Mouni. Et tous les grands chasseurs d’images, Shakespeare ou Rembrandt, Rubens ou Beethoven, Gœthe ou Hugo. Et tous les grands meneurs d’idées, Isaïe ou saint Paul, Luther ou Loyola, Pascal ou Nietzsche. Qui comptera les victimes de Phidias ou de Michel-Ange, ou de Corneille ? Après trois ou quatre siècles, ou vingt-cinq, pour suivre celui-ci ou celui-là, on meurt sur une barricade ou un champ de bataille, ou on mutile sa pensée, on se crève les yeux, ou le tympan. Pour lui ressembler davantage, on arrête son cœur. Déjà, de son vivant, il allait seul sur les chemins, souffrant certes de voir sa femme, ses enfants, ses frères désorientés, malheureux parce qu’il ne s’occupait pas suffisamment de les aimer, de les choyer, hypnotisé qu’il était par la forme à la fois grandiose et indistincte qui courait devant lui, mais marchant quand même toujours, les oreilles bouchées pour ne pas entendre leurs plaintes. Vous vous imaginez, peut-être, qu’il ignore tout cela ? Comme vous le connaissez mal ! Il les plaint bien plus que lui-même, car, au sein de ce prétendu égoïsme qui n’est qu’illusionisme immense, il puise la consolation. « Je suis moins malheureux, dit celui-là à Sainte-Hélène, que ceux qui sont attachés à mon sort. » Mais ne faut-il pas qu’ils le soient ? La croix des grands suppliciés pèse sur toutes nos épaules. Les enfants de Dostoïewsky n’eussent jamais eu faim si leur père eût consenti à être chambellan du tzar. Et si Jésus eût reconnu sa mère, peut-être que des millions d’hommes eussent échappé au supplice. Et Dante n’eût pas abandonné sa famille sur les ruines de sa maison s’il n’eût ouvert aux Gibelins — ou aux Guelfes, ça m’est égal — les portes de Florence. Et Jean-Jacques, s’il n’eût trahi le secret d’une femme, mis ses bâtards au tour et calomnié ses amis, n’eût pas écrit les Confessions… Le fils du grand Lamarck ne trouve à dire de son père qu’une chose, c’est qu’il a mal géré son bien.

« Je suis très égoïste. » Vous quitterez tout pour me suivre, vos parents, vos amis. Car la capture du fantôme que je poursuis a tant d’importance pour l’homme, car il est d’une telle taille que je n’aurai pas trop avec moi de tous les hommes pour m’aider à le saisir. Je ne puis tolérer qu’il y ait un obstacle quelconque entre moi et ce fantôme, et que vous ne voyiez pas cet obstacle comme moi et que vous n’employiez pas toutes vos facultés à le briser avec moi. Ce n’est pas moi qui suis cruel. C’est ce fantôme. Vous vous plaignez ? Vous vous plaignez ! Et vous réclamez le repos ! Et moi ! Et moi ? Croyez-vous donc que je ne souffre pas ? Vous vous demandez où sont mes blessures ? C’est que l’illumination de mes yeux vous empêche de les voir : « Ne voyez-vous pas, Caulaincourt, ce qui se passe ici ? Les hommes que j’ai comblés veulent jouir, ils ne veulent plus se battre. Ils ne sentent pas, pauvres raisonneurs, qu’il faut encore se battre pour conquérir le repos dont ils ont soif. Et moi donc, est-ce que je n’ai pas aussi un palais, une femme, un enfant ? Est-ce que je n’use pas mon corps dans les fatigues de tous genres ? Est-ce que je ne jette pas ma vie chaque jour en holocauste à la patrie ? Les ingrats !… Il n’y a que mes pauvres soldats qui y vont bon jeu bon argent. C’est affreux à dire, mais c’est la vérité. Savez-vous ce que je devrais faire ? Envoyer tous ces grands seigneurs d’hier dormir dans leurs lits de duvet, se pavaner dans leurs châteaux, et recommencer la guerre avec de jeunes et purs courages. »

3

Il est le plus jeune. Il est le plus pur. Aussi le voilà désarmé, hors des gestes qu’il faut pour atteindre le fantôme. Que lui importe, à lui qui porte dans le cœur les palais enchantés du monde imaginaire, tous ces châteaux, ces sacs d’or, ces dorures aux habits ? Il a dit, je ne sais trop quand, qu’un louis par jour eût suffi à ses besoins personnels. Il a les deux mains ouvertes. Y puise qui le veut bien. Il paie toutes les dettes, celles de ses parents, celles de ses soldats, celles des inconnus qui lui écrivent. Il subventionne de ses deniers l’industrie, le commerce, règle le prix des constructions de ponts, de routes, de canaux. Il dote et remplit les musées. Il ne possède rien qui ne soit en même temps aux autres. Il a le dédain complet, ou mieux l’indifférence, de tous les biens matériels. Le faste qu’il déploie n’est qu’un des moyens de son système : « Ma propriété est dans la gloire. »

On le voit bien dès son enfance. Il a connu toutes les générosités expansives, toutes les amitiés fanatiques des jeunes gens qui n’ont pas encore entrevu les vastes cieux que leur imagination enferme et se jettent sans transition, ce qui les fait paraître ridicules, des silences convulsifs devant les railleurs et les brutes, aux enthousiasmes mal réglés dès qu’un esprit ou un cœur les écoute, pour toutes les chimères qui traversent leur sentier. Il lit Jean-Jacques, il lit Ossian, même Bernardin de Saint-Pierre. Il dévore les écrits des philosophes et cherche à les imiter. Il veut venger sa patrie corse. Mais que la Révolution éclate, il l’accueille ardemment, jusqu’à se faire chasser, avec tous les siens, de sa patrie corse pour elle. Il conservera toujours ces deux aspects, contradictoires en apparence, qui ne dépendent en réalité que de l’interlocuteur. Il se fermera pour les niais, se livrera aux enthousiastes, de confiance d’ailleurs, et sans éprouver la solidité des assises de leur ferveur. Il confiera ses grands projets à l’ondoyant et charmant Alexandre, si prêt à devenir un fourbe quand les circonstances le voudront. Il l’appellera son ami, l’embrassera, se promènera à son bras des heures. Devant Desaix, devant Fox, devant Rœderer, devant Gœthe, il s’épanchera sans réserve. Ou devant le moindre visiteur qui manifestera quelque attention, ou quelque intelligence, ou quelque flamme. Mais maintenant ce sera sa chimère à lui qu’il décrira devant eux. Il croira dès l’abord à la fidélité, à l’imagination, à la générosité des autres, les jugeant tous d’après lui[N]. Quand il se livrera à l’Angleterre, il ne doutera pas qu’elle l’accueille comme il eût accueilli lui-même un grand Anglais qui fût venu lui demander le sel, le pain, l’eau et l’abri.

J’ai parlé du pardon. J’ai parlé de l’oubli. Cela va bien au delà du pardon, au delà même de l’oubli. Le jugement lointain, d’ensemble, intervient pour peser les hommes, et c’est celui du fataliste qui connaît mieux que personne l’action des événements sur les âmes, de l’égoïste supérieur qui sait le secret des mobiles, de l’homme de volonté surnaturelle qui ne peut en vouloir aux autres de n’avoir pas osé franchir, pour accroître et cultiver une volonté comparable, les maux qu’il a soufferts. « Dans la complication des circonstances de sa chute, écrit Las Cases, il voit les choses tellement en masse, et de si haut, que les hommes lui échappent. Jamais on ne l’a surpris animé contre aucun de ceux dont on croirait qu’il a le plus à se plaindre. Sa plus grande marque de réprobation… est de garder le silence sur leur compte quand on les mentionne devant lui. » Parfois même de les défendre, parce qu’il a si puissamment vécu qu’il sait, n’ayant pas trébuché, pourquoi tous les autres trébuchent. Ils ne sont pas mauvais. Ils vivent selon leur nature. Et la fatalité pèse sur eux comme sur lui : « Vous ne connaissez pas les hommes, ils sont difficiles à saisir quand on veut être juste. Se connaissent-ils, s’expliquent-ils bien eux-mêmes ? La plupart de ceux qui m’ont abandonné, si j’avais continué d’être heureux, n’eussent peut-être jamais soupçonné leur propre défection. Il est des vices et des vertus de circonstance. Nos dernières épreuves sont au-dessus de toutes les forces humaines ! Et puis, j’ai été plutôt abandonné que trahi ; il y a eu plus de faiblesse autour de moi que de perfidie : c’est le reniement de saint Pierre, le repentir et les larmes peuvent être à la porte. A côté de cela, qui, dans l’Histoire, a eu plus de partisans et d’amis ? Qui fut plus populaire et plus aimé ?… Non, la nature humaine pouvait se montrer plus laide, et moi plus à plaindre ! » Ce sont déjà les premiers accents du pessimisme romantique suivi du consentement stoïcien de l’homme qui a su le vaincre en s’abandonnant à l’action.

4

Ce pessimisme, il me semble, conditionne la liberté. Je ne crois pas que Napoléon ait jamais indiqué aux hommes un but idéal à atteindre, un but exigeant la croyance en l’une de ces entités — justice, liberté, bonheur, — avec lesquelles il est si facile de remuer les multitudes. Il s’adressait constamment à leur énergie latente qu’il cultivait par les moyens les plus virils, à leur honneur qu’il invoquait, à leur émulation qu’il exaltait. L’optimisme social des conducteurs de peuples, au contraire, celui qui montre au peuple une idole métaphysique ou sociale à conquérir, exige une abdication immédiate de leur propre liberté. Il faut qu’ils croient, — pour y faire croire, — à des réalités situées en dehors d’eux-mêmes, accessibles à tous, non par le risque et l’effort personnels, mais par la soumission constante à un certain nombre de commandements dont la transgression leur est représentée comme un crime. Bêtes de troupeau eux-mêmes, souvent généreuses, ils conduisent des troupeaux. Entre Napoléon et saint Paul, par exemple, il y a l’abîme qui sépare le maître de l’esclave, et aucun des deux n’a le pouvoir de le franchir.

« Je n’ai jamais, disait Stendhal, respecté qu’un homme : Napoléon. » C’est qu’il n’avait jamais rencontré un autre homme qui sût se faire respecter. A la fois, prenez-y garde, ou alternativement, par la terreur et par l’amour. Amour conquis, terreur conquise. Il ne s’agit pas là des moyens matériels dont la tyrannie dispose, mais des moyens moraux qui éclatent dans les actes et qui révèlent, chez celui qui les accomplit, l’impitoyable volonté d’aller jusqu’au bout de son être, dût-il, pour atteindre ce but, tuer et mourir. Napoléon a été, parmi nous, le dernier des hommes antiques, et l’un des rares hommes libres que le monde ait connus.