« La fortune, dit Machiavel, ne peut rien contre les grands hommes. Que son inconstance les élève ou les abaisse, elle ne change ni leurs desseins ni leur fermeté d’âme si dépendants de leur caractère qu’ils sont inaccessibles à ses coups. » Et en effet, pour celui-là, aucun incident personnel ne le détourne de sa route. Il y puise, au contraire, la force d’aller plus loin, parce qu’il exerce, pour le vaincre, ses plus vivantes facultés. Nul obstacle ne le rebute. Nul échec ne le décourage. Nulle catastrophe ne l’abat. C’est quand tout le monde s’affole qu’on reconnaît le chef, et qu’on le suit. Et tous vont où il va, parce qu’il fait, à cet instant précis, le geste qu’il convient de faire. Avec ferveur, ce geste procurant des voluptés particulières[L], même s’il détruit son repos. Même s’il engage sa fortune. Même s’il met sa vie en jeu… A Arcole, il se jette sur un pont râclé par les balles, parce qu’il n’aurait pas, s’il ne faisait ce qu’il fait, la victoire qu’il lui faut. En Égypte, dans le désert, il refuse de boire avant le dernier soldat. A Jaffa, parce que la dépression morale accable son armée, il rend sa visite à la peste. Il franchit le Guadarrama à pied, dans la neige et la tourmente, au milieu de ses fantassins. A Brienne, il lance son cheval sur une bombe qui éclate, parce qu’il vient de surprendre l’hésitation de ses conscrits. « Le courage vient de la pensée. La bravoure n’est souvent que l’impatience du danger. »
Le péché ne commence pas avec la peur, la dureté, la haine ou la colère, mais avec la qualité du geste que la peur, la dureté, la haine ou la colère nous portent à accomplir. Il est le fait de l’impulsif incapable d’imaginer à ses passions un visage qui les élève au-dessus des appétits vulgaires et de leur satisfaction immédiate, pour édifier en lui le monument de sa personnalité totale dont les défauts, les vices même, participent à nourrir l’harmonieux développement. L’indulgence fait commettre à Napoléon plus de fautes — et peut-être de crimes — que la sévérité. Mais hors les sentiments bourgeois et familiaux dont tous signalent en lui la constance pour le blâme ou l’apologie, aucune des tentations banales où trébuchent tant d’énergies, même si elle parle à sa chair, n’a de prise sur son esprit : « L’homme fort est celui qui peut intercepter à volonté la communication entre les sens et la pensée. » Ni les femmes, ni les flatteurs, ni le pouvoir, ni la popularité, ni la rancune ne le détournent de son but.
IV
LE MÉTAL
1
Au fond, ce sont nos plus vulgaires intérêts qui nous empêchent à peu près tous de porter sur l’homme d’action le jugement impartial que quelques-uns de nous accordent parfois au poète. La plupart ne voient le poète que quand il tient le bâton de l’orchestre et que les faiblesses et les misères qui lui sont communes avec nous s’effacent de son geste tout à coup. Voici, alors, dans la montée de l’enthousiasme, le flot ordonné des idées, une sorte d’enivrement lucide qui retient, avec une sûreté prodigieuse, tout ce qu’il ne faut pas livrer, glisse sur ce qu’il ne faut pas souligner, abandonne joyeusement à l’expression triomphale les seules cimes du rythme, les seuls grands contours de la forme, les seuls accents pathétiques de la couleur et du mouvement. Pourquoi n’accordons-nous pas à l’homme d’action ce crédit magnanime ? La tâche de l’homme d’action est infiniment dramatique. Jugez-en. Le sillon s’ouvre, il voit l’extrémité du champ. Mais le soc heurte un corps compact, s’ébrèche, ou dévie, ou bien s’effondre et plonge en quelque tourbière cachée, qui l’engloutit. La matière est moins pressée que sa propre imagination. Car son art ne s’exerce pas sur la masse inerte et passive des sons, des formes, des couleurs, des mots même, mais sur le monde contradictoire, cruellement impulsif et complexe, et rebelle, des sentiments et des passions. Sa matière à lui, c’est l’homme. Il y rencontre des résistances actives que le peintre, ou le sculpteur, ou le musicien ignorent, ayant seulement à combattre celles qui viennent du dedans. L’accusation d’injustice, d’arbitraire, d’immoralité, de tyrannie attend chacun de ses gestes. Et si le poète, du moins de son vivant, peut rester seul sans qu’on y prenne garde, l’homme d’action ne parvient à l’autonomie créatrice qu’à condition de soumettre les âmes, entraînées dans son mouvement ou subjuguées par son vouloir, à une obéissance qui les aveugle, ou les révolte. Si l’homme d’action transige, il affaiblit d’autant son acte. S’il ne transige pas, il est un monstre. Il vit le drame continu de la responsabilité.
Celui-là le sait. Et il l’accepte. Et jusqu’au bout. Et quoiqu’il arrive. Car il avoue, s’il s’est trompé. Qu’on ne lui parle pas, à propos de ses fautes — la Russie par exemple, — des suggestions de ses ministres, des erreurs de ses lieutenants : « J’étais le maître, répond-il, c’est à moi qu’incombe toute la faute. » Il se réserve ainsi le droit vivant de les juger. Il leur ôte le droit de se soustraire à son commandement. Et, la plupart du temps, l’envie. « Quand j’ordonne, on m’obéit, parce que la responsabilité est sur moi. » La sienne, il le sait bien, est formidable, mais il porte en lui-même et fait éclater dans ses gestes une telle grandeur de conception et de moyens qu’il voit, du même coup, graviter dans son orbite de plus en plus rapidement, tous les esprits. L’intérêt de chacun est de lui obéir[M], non pas seulement parce qu’il est juste et récompense, non pas seulement pour le bénéfice matériel que chacun en retire, puisqu’il maintient le risque, et le plus terrible de tous, suspendu sur toutes les têtes. Mais pour les bénéfices moraux qu’assure à chacun la libération des énergies qu’il ne se soupçonnait pas et que lui révèle une volonté infiniment plus forte que la sienne en discernant en lui et en jetant dans l’action vivifiante les germes des qualités qui lui sont propres et le placent à son rang. « Je refroidis les têtes chaudes, et j’échauffe les têtes froides. » Il a le don, en les rudoyant souvent, en les caressant quelquefois, en tout cas en les regardant, de révéler aux gens la possibilité d’atteindre un équilibre dont les éléments sont en eux. « Les hommes sont ce que l’on veut qu’ils soient. » Il délivre, en effet.
Il délivre. Et c’est là, surtout, qu’est le secret de sa puissance. Il délivre de la critique. Il délivre du choix. En un mot, de la décision. Peut-être prépare-t-il ainsi les hommes à lui manquer au jour de l’infortune, aucun d’eux n’étant plus capable d’oser quand il n’est pas là ? Mais toute grande action ne fait que déplacer des forces, qui font défaut partout où elle ne s’exerce pas. Peut-être aussi abaisse-t-il, de son vivant et hors du rang, les caractères, bien que la hache révolutionnaire se soit chargée de trancher les plus hauts ? Mais il les forge et les élève dans le rang. Peut-être crée-t-il, en un mot, des esclaves ? Mais c’est la condition de toute espèce de grandeur, qu’on se nomme César, ou Jésus, ou Michel-Ange, et quel que soit l’empire où l’on exerce son pouvoir.
2
Quand l’orgueil, l’ambition, la possession de sa propre personne se soudent ainsi l’un à l’autre pour fournir aux dons naturels d’un homme l’armature de fer et d’or qui leur donne la puissance d’imprimer sa forme à l’univers, il se produit en lui un singulier phénomène. Normal d’ailleurs, irrésistible comme la marée ou la nuit. Il a le sentiment confus que sa destinée s’absorbe dans la substance de ce dieu des véritables mystiques, qui n’est qu’ignorance des fins mais aussi pouvoir monstrueux à les poursuivre à travers les images successives qui se placent entre elles et lui et se dérobent, sans qu’il parvienne à les saisir. « Je me sens poussé vers un but que je ne connais pas. Quand je l’aurai atteint, un atome suffira pour m’abattre. » Ce fatalisme-là n’est nullement systématique. Aucune croyance, aucune doctrine, aucune superstition ne le conduit. Il est une obéissance instinctive aux mouvements intérieurs dont la puissance détermine son orgueil, dont la direction constante exige son ambition et qui le veulent maître de lui-même pour qu’il puisse les discerner. Fonction de son génie, il est l’instrument de ses joies, mais en même temps de ses souffrances, car s’il a le pouvoir de diriger au profit de ce fatalisme ses facultés et ses actions, il n’a pas celui de résister aux ordres obscurs qu’il en reçoit et qui le promènent, à travers les foules humaines et les solitudes du cœur, sur des chemins ensanglantés : « Toute ma vie j’ai tout sacrifié, tranquillité, INTÉRÊT, BONHEUR, à ma destinée. »
Comment ne pas reconnaître, dans cette attitude et ces mots, le son de l’héroïsme antique ? Là encore, le grand Méditerranéen s’affirme, non empêtré de moralité négative et d’hypocrisie intéressée. C’est la vertu selon Plutarque, l’homme qui stylise sa vie. L’homme qui suit sa voie, plus cruelle encore pour lui-même que pour les autres, afin de conduire et lui-même et les autres vers une forme du type humain que la fatalité domine mais qui, par une revanche sublime, cherche dans les traquenards, les catastrophes, les deuils de la fatalité, une nourriture spirituelle capable d’élargir et de tremper cette vertu. Ce n’est pas seulement celle du fort. C’est aussi celle du sage. C’est enfin celle du poète qui est au point d’équilibre lyrique où le sage et le fort amalgament, en une forme unique, l’harmonie de l’intelligence et l’ivresse de la sensation. « Il faut être plus grands MALGRÉ NOUS, » écrit Napoléon à Alexandre avec l’incroyable innocence du poète qui, en dépit des ricanements, des rebuffades ou bien des adhésions trop empressées et souriantes, tombe toujours dans l’illusion qu’il n’a, pour être compris, qu’à agir ou même à paraître : « Il faut être plus grands malgré nous. Il est de la sagesse et de la politique de faire ce que le destin ordonne et d’aller où la marche irrésistible des événements nous conduit. »