L’ambition de Napoléon n’apparaît ni dans son enfance ni dans sa première jeunesse. L’artiste s’ignore et se cherche et son effacement est instinctif. Il est replié sur lui-même. Il sait déjà ce qu’il ne veut pas être, il ne sent pas encore ce qu’il veut être. Simplement parce qu’il ne sait ni même sent ce qu’il peut être. Il ne se connaît pas, et prenez garde, il ne se connaîtra jamais. C’est là la marque du grand homme, maître de lui quant aux moyens, éperdu, quant aux fins, d’emportement lyrique et de mystère. Il n’a jamais eu, dans sa vie, qu’une ambition extérieure fondamentale, la seule qui fût nécessaire à la manifestation active de la grandeur qu’il se sentait. Du jour où il a vu, du jour où il a fait la guerre, constaté la pauvreté de la plupart de ceux qui la font à ses côtés, senti qu’elle multipliait soudain, dans une sorte d’ivresse lucide, ses facultés jusqu’alors inconnues de décision, de caractère, de simultanéité dans la conception et l’action, il veut un grand commandement. Il intrigue alors, les dents serrées, accepte de tristes besognes dont il souffre cruellement. Pour fréquenter Barras il dompte son dégoût. Il mitraille les sectionnaires sur les marches de Saint-Roch. Pour saisir l’Hydre, Hercule traverse un marécage. François Villon vole pour vivre, c’est-à-dire pour sentir. Michel-Ange consent à s’humilier devant le pape pour obtenir un champ d’activité assez vaste pour sa passion. Gœthe fait des courbettes devant un principicule pour ne pas perdre de temps à courir après son pain. Jésus ne cesse d’obéir, afin que tous lui obéissent. Aussi grand que nous soyons, il faut que nous acceptions tout à fait, une fois au moins dans notre vie, une servitude quelconque pour délivrer notre pouvoir.

Il a dit ce mot formidable : « Je n’ai point d’ambition… » Qu’il est donc pauvre celui qui n’y reconnaît pas une merveilleuse innocence ! « Je n’ai point d’ambition… ou, si j’en ai, elle m’est si naturelle, elle m’est tellement innée, elle est si bien attachée à mon existence, qu’elle est comme le sang qui coule dans mes veines, comme l’air que je respire ; elle ne me fait point aller plus vite, ni autrement que les mobiles naturels qui sont en moi ; je n’ai jamais à combattre ni pour elle, ni contre elle, elle n’est jamais plus pressée que moi ; elle ne va qu’avec les circonstances et l’ensemble de mes idées. » Ceci devrait suffire à ceux qui ne s’attachent pas d’abord à découvrir, dans l’Histoire et la vie, quelques êtres autonomes pour y fixer les seules valeurs nobles auxquelles il convienne de s’attacher, au lieu de vouloir faire entrer de force tous les êtres en un cadre rigide arrêté d’ailleurs, dans un passé plus lointain et plus vague, par quelque être autonome qui a dicté sa propre loi. Une heure sonne, tous les dix ou vingt siècles, où l’étude des grandes personnalités, poursuivie jusqu’aux plus cachés de leurs ressorts est plus utile, pour la formation des individus chargés de préparer dans les esprits une forme nouvelle d’obéissance active, que ne l’est, pour la société, l’obéissance passive aux formules périmées d’une personnalité presque entièrement engloutie dans la légende et l’oubli. Nous ne savons pas ce que fut Moïse, et, plus ou moins, le voulant ou non, nous persistons à lui obéir. Si nous ne savions pas qui a été Napoléon et s’il ne nous restait de lui que dix brèves formules, comme celle-ci par exemple : « L’intérêt n’est la clé que des actions vulgaires », qui oserait prétendre qu’on n’y pourrait chercher les éléments d’un nouvel aristocratisme capable de sauver les hommes des formes les plus basses du démocratisme où la parole de Moïse ne cesse, depuis trente-cinq siècles, de les enfoncer ? Peut-être celui-ci ne fut-il qu’un marchand d’esclaves, dur et roublard. Nul ne le sait. L’être autonome est un noyau autour de qui mûrit le monde. Sa force emporte, dans une unité irrésistible, ce qu’on appelle ses qualités et ses défauts et qui ne sont que les facettes du même diamant compact.

« Je suis d’un caractère bien singulier, sans doute. Mais on ne serait point extraordinaire si l’on n’était d’une trempe à part. Je suis une parcelle de rocher lancée dans l’espace. Vous me croirez peut-être difficilement, mais je ne regrette point mes grandeurs. » Je le crois, moi. Je crois qu’il ne regretta qu’une chose, quand on le mit dans sa prison : les moyens de poursuivre et d’atteindre l’image qui le hantait. Rubens, je le sais bien, eût lâché sans regret ses palais et ses ambassades si on lui avait donné le choix entre eux et son pinceau. Le pinceau de Napoléon, c’était le moyen de manier les passions, les armées, les peuples, par conséquent un pouvoir souverain quelconque dont « ses grandeurs » n’étaient que les signes faits pour les autres et qu’à part lui il dédaignait. Tout ce qui s’y attachait n’était pour lui que somptueuses corvées où il avait bien soin d’ailleurs, par ses manières, son costume, ses paroles, son regard, de marquer la distance qu’il y a d’un roi de droit divin à un homme libre qui s’est couronné tout seul. « Le trône en lui-même n’est qu’un assemblage de quelques pièces de bois recouvertes de velours. Le trône c’est un homme, et cet homme, c’est moi, avec ma volonté, mon caractère et ma renommée. » La pitance des princes l’écœure. Il n’a que dégoût, et dégoût avoué, pour la basse flatterie qui se répand sous ses bottes. On dirait, à bien l’écouter, que plus il en est empêtré, plus il se sent seul, et qu’il agit de façon à accroître et à mieux goûter sa solitude. Le mariage autrichien, au fond, est une expérience grandiose, une danse dans le désert, le jeu triomphal et désenchanté d’un colosse. Il veut savoir jusqu’où sa force peut monter, jusqu’où peuvent descendre la peur, la lâcheté, la servilité des Rois. Il veut se nourrir du spectacle intérieur d’une puissance dont les limites extrêmes ne sont ignorées que de lui. Il a le mépris du poète pour tous ceux qui s’imaginent qu’il poursuit un but défini, et, à chaque étape, respirent, croyant qu’il a atteint ce but, un trône par exemple, ou la possession de quelque province nouvelle. Ils le voient au sommet de leurs propres ambitions de pauvres, et cela suffit à ces pauvres. Tous le jugent ainsi, ses ennemis, ses amis, comme un homme qu’une couronne tente, que dix couronnes satisfont. Etre le maître de la France, de l’Europe, du Monde, qu’est-ce donc, pour ce pélerin de l’absolu qui sent qu’il ne maîtrisera jamais le mystère qui l’habite ?

Qu’est-ce donc, je vous le demande, qu’est-ce donc que paraître pour le présent ? Etre pour l’avenir, pour toujours, c’est là ce qu’il cherche. « L’immortalité, c’est le souvenir laissé dans la mémoire des hommes. Cette idée porte aux grandes choses. Mieux vaudrait ne pas avoir vécu que de ne pas laisser de traces de son existence[H]. » Il a cette soif d’éternité que les grandes natures portent, il veut que le temps, bien plus encore que l’espace, soit à lui. L’espace est si petit ! Un grand cœur ignore l’espace. Il est le contemporain de tous les hommes qui vécurent, de tous les hommes qui vivront. Il sait fort bien qu’il a battu, qu’il battra dans leurs poitrines. Si sa solitude s’accroît à mesure qu’il avance vers le terme de sa vie terrestre, c’est que, par sa vie éternelle, il communie de plus en plus profondément avec tous ceux qui ne sont plus ou qui ne sont pas encore et qu’il s’imagine former une cohorte idéale où ses droits, quelque jour, seront reconnus. Puissance de l’Illusion ! Il croit cela, même alors qu’il sait qu’à la minute de sa mort, la nuit définitive commencera pour sa conscience. Il ne saura rien de sa gloire. Mais il sait qu’elle sera. Il le veut. Il aime, il combat, il se fait haïr, il se fait aimer pour l’accroître. Tant qu’une âme d’homme sera, il fera partie de cette âme.

Pour un être de cette trempe, la souffrance n’est qu’un moyen. Et la mort, un autre moyen. « Quel est l’homme qui ne voudrait pas être poignardé à la condition d’avoir été César ? » Illusion, Illusion ! Pauvre grand cœur, qui sais que « les hommes sont rares » et qui crois les connaître, et pourtant les connais si peu ! Plus rares encore que tu ne penses. En est-il deux ou trois par siècle qui consentiraient au martyre à condition de demeurer vivants, après leur mort, dans le commun souvenir ? Pas un, peut-être. Et il consent au martyre parce qu’il est de ceux-là[I]. Tombé, ce dont surtout il souffre, c’est de s’imaginer qu’il n’occupera pas, dans la mémoire des peuples, une place comparable à celle d’Alexandre ou de César. Les choses accomplies ne sont rien pour le poète. Ce qui compte seulement, ce sont les choses à accomplir. Il a quarante-cinq ans, l’âge où s’opère, dans les hautes natures, un classement nouveau, plus ordonné, plus logique, plus équilibré et plus clair des profonds éléments de l’être accrus, en cours de route, de nourritures innombrables, et prêts à s’élancer vers les conquêtes inconnues d’une jeunesse d’âme qui s’accroît à mesure que diminue l’intervalle qui les sépare de la nuit. Et il est prisonnier, et il ne peut agir son rêve — ce rêve qui s’élargit ! On lui dit qu’il meurt de faiblesse : « Non, s’écrie-t-il, ce n’est pas la faiblesse, c’est la force qui m’étouffe, c’est la vie qui me tue. » Il ne sera jamais ce qu’il aurait pu être, et il en meurt. Mais prenez garde. Ne le plaignez pas. Ne faites pas semblant d’être de son avis, de vous imaginer qu’un homme comme lui peut se comparer à quelque autre, vivant, ou mort, ou pas encore né : « La gloire ? dira-t-il, Je m’en suis gorgé, j’en ai fait litière, et, pour le dire en passant, c’est une chose que j’ai rendue désormais à la fois bien commune et bien difficile. »

4

On a tout dit sur les moyens exceptionnels qui lui donnaient, sur la plupart des hommes, ces avantages immédiats sans qui les grandes facultés sont condamnées parfois à frapper dans le vide ou jetées des routes de l’action dans la découverte et la culture des mondes intérieurs. On a noté sa résistance à la fatigue, à l’insomnie, au jeûne, sa puissance énorme de travail, sa mémoire presque monstrueuse, cette santé toujours instable fouettée par des nerfs de feu, l’ardeur qu’il infusait, soit de gré, soit de force, à son entourage fourbu, vidant ses officiers, ses secrétaires, épuisant ses chevaux, dormant à volonté à n’importe quelle heure, dix minutes, sur une chaise, après comme avant aussi ferme, aussi lucide, aussi précis. On a vanté la brièveté, la netteté de ses questions, la clarté de ses ordres, cette puissance inépuisable à transformer le choc sensuel immédiatement en action[J]. On a commenté — mal il me semble, parce qu’on paraît y avoir cherché quelque raffinement oriental, on ne sait quelle névrose maniaque, — sa propreté méticuleuse où je verrais plutôt la marque de l’homme de l’espace, celui qui dort sur la terre, voit toutes les nuits les étoiles et suit les routes du vent, celui qui mourrait à la peine s’il ne prenait pour associés tous les éléments naturels : « L’eau, l’air et la propreté, a-t-il dit, sont les principaux articles de ma pharmacopée. » Je le crois bien. Là est l’un des plus sûrs moyens du grand équilibre héroïque. Un saint n’a pas besoin de ça.

Ce qu’on a moins dit, parce que c’est moins facile, parce que, là encore, le poison de moralité intervient pour fausser le jugement, c’est sa maîtrise de lui-même. Il est au centre d’une toile immense dont tous les fils viennent s’attacher à sa tête. S’il ignore où son destin le mène, il sait toujours le chemin qu’il doit suivre pour aller à son destin. Certes, comme la passion même, il est fait de contradictions. La sienne suit une ligne pleine de soubresauts, de heurts, mais continue et qui creuse sa route droite sans s’occuper des incidents, des accidents, des épisodes accessoires qui se déroulent sur ses bords. Dès qu’il porte un cœur héroïque, la ruse, la dissimulation de l’Italien ne sont que des armes puissantes au service d’une passion plus haute, désintéressée et fatale comme l’amour, à laquelle il sacrifie tout le reste de son être et vers laquelle il ne peut pas ne pas marcher. Un homme comme celui-là ignore peut-être la morale, mais il ignore aussi l’hypocrisie. Il se concentre et huile ses ressorts pour agir à l’heure choisie, sans paroles, et tel qu’il est. Il n’est pas question, pour lui, de mutiler son être intime, d’écraser, en rougissant d’elles, ce qu’on appelle ses passions. Mais bien de les tordre en silence afin d’en faire un métal inconnu de tous dans le secret de son cœur. Pour lui, « maître de ses passions », cela veut dire posséder la force exceptionnelle de discerner sa passion dominante afin de refouler ses passions secondaires au profit de celle-là. « Vivre, disait-il, c’est souffrir, et l’honnête homme combat toujours pour rester maître de lui[K]. »

Qu’il l’ait été en toutes circonstances, non. J’ai parlé de ses colères, brusques assauts de ses certitudes tyranniques contre qui ne les partage pas. Le remords qu’il éprouve, après ces sorties qui l’épuisent et où son mal physique entre pour une large part[4], l’atteint d’ailleurs dans son orgueil plutôt que dans sa conscience : s’il ne veut pas voir Hudson Lowe, c’est qu’il éprouve une humiliation intérieure à ne pouvoir, en sa présence, garder le plein contrôle de ses nerfs. Une assemblée le trouble, l’exaspère, parce qu’elle lui enlève les moyens qui n’admettent ni la critique, ni la discussion. Il est brusque avec les femmes, parce qu’au fond il en a peur. La plèbe l’écœure et l’effraie. Devant les assemblées, les femmes, la plèbe, il est hors de son élément. Son élément c’est la solitude intérieure, c’est-à-dire le pouvoir suprême qui réalise, à condition qu’il soit une conquête personnelle, la solitude des sommets, ou bien la foule militaire, solitude elle aussi, dans le silence qui l’entoure et par l’anonymat grandiose de ses passions. Là, vraiment, ses nerfs sont à lui. Il n’emploie pas qui le dessert, mais qui le sert est sûr d’être mis à sa place, même quand il n’en est pas aimé, même quand il ne l’aime pas. « L’homme véritablement homme ne hait point… Sa colère et sa mauvaise humeur ne vont point au delà de la minute. Il ne voit point les personnes. Il ne voit que les choses, leur poids et leurs conséquences. » « Il n’était pas homme, dit Bourrienne, à sacrifier les exigences de sa politique à ses ressentiments personnels. » Il va prendre où il est, fût-il dans les rangs ennemis, celui dont il a besoin. Il emploie à leur heure des hommes qui le haïssent, Gouvion Saint-Cyr, Lecourbe, Macdonald, et ce sont eux, parmi ses lieutenants, qu’il respecte visiblement le plus. Son accueil généreux attendrit Carnot. Il appelle Benjamin Constant qui l’insultait la veille et qu’il charge, sans un reproche, d’appliquer ses idées près de lui. Recevant, comme consul, une lettre de Kléber adressée au Directoire, lettre pleine d’accusations d’ailleurs matériellement fausses contre lui, il lance à l’armée d’Égypte une proclamation où on lit cette phrase : « Portez à Kléber cette confiance sans bornes que vous aviez en moi. Il la mérite. » Que de révoltes sourdes il lui fallut dompter pour écrire ces simples mots !

[4] Bourrienne.