A son propos on a parlé d’inceste, sans preuves, et pour le salir. On n’a pas vu que ses « vertus bourgeoises » le rendaient précisément très improbable, et qu’il ne fut qu’un demi-oriental, emprisonné par son éducation, sa volonté, sa foi démocratique, dans les cadres de l’Occident. Cela ne l’eût point sali s’il eût été le fauve saoûl de sang, se couchant au soleil pour nettoyer ses ongles de sa langue entre une orgie meurtrière et une orgie érotique, broyant les crânes d’homme et les ventres de femme non pour se chercher, lui tout seul, dans sa complexité poignante, mais pour essayer de saisir les impulsions saccadées et fuyantes de sa névrose dans leur horrible mais auguste simplicité. Cela l’eût complété, en eût fait une autre figure, plus entière peut-être, plus pure, moins énigmatique pour nous autres de ce bord-ci des océans, qui ne pouvons parvenir à comprendre qu’on ne soit pas tout entier dans le bien ou tout entier dans le mal. Point d’oasis pour le rêveur brûlé de fièvre, point de fruit pour celui qui a soif, point de tendresse féminine pour celui qui mendie l’amour de tous les hommes en leur imposant le sien. Que la belle et grande amoureuse ait aimé le grand homme comme une sœur aime son frère, peut-être est-ce un hommage involontaire à l’isolement des héros que les pauvres de cœur leur rendent en cherchant, au lieu de l’admettre, l’explication que l’on sait.
Le voici donc, de concession en concession, de faiblesse en faiblesse, de faute en faute, pour la superstition du clan, pour le respect envers une vieille avare qui baragouine un sabir incroyable, mère antique d’ailleurs, par sa fermeté invincible, ancienne amazone guerrière qui courut le maquis avec Napoléon au ventre, pour l’affection qu’on doit à des frères légers, ou chagrins, ni bons ni mauvais, mais brouillons et vaniteux, à des sœurs acariâtres, assez fermes de cœur parfois, l’une d’entre elles bonne et belle, pour une épouse écervelée et folle de coquetterie, pour une autre sotte et sensuelle, — le voici donc traînant ses rêves gigantesques dans l’office et l’alcôve, soucieux, pour eux, comme un notaire de province, d’établissements avantageux et de solides placements. Éternelle contradiction qui, à la fois dérobe et trahit son mystère, le fait si grand par l’imagination, si ordinaire par les sentiments. C’est par ces sentiments-là qu’il perd le visage humain de son œuvre, comme il en sauve le visage divin par son orgueil.
2
L’immensité de cet orgueil est telle qu’il se confond avec les régions mystiques de son être, détermine tout ce qui est en lui de plus permanent et de plus noble, ce fatalisme supérieur dont sa volonté n’est qu’un moyen et qui ne reconnaît, au fond, d’autre but à la vie terrestre que d’imprimer dans les événements, les passions, les âmes, les traces d’un passage si profond que l’humanité entière y reconnaisse un épisode nécessaire de sa propre immortalité. Il est haut comme une épopée, comme la sienne, dont il est le mobile intime, déterminé par l’instinct impérieux et vague qu’il se confond avec une fatalité historique grandiose, impossible à éviter, impossible à contenir. S’il ne s’était senti fait pour marcher isolé au premier rang visible et qu’il eût eu ce même orgueil, il se fût appliqué, même habitant au centre d’un désert, à être le seul dont on puisse dire qu’il avait été celui-là. Car il faut que tous y consentent, par l’acte, et non par le mot. Devant la sienne, il faut que toutes les volontés plient[E]. Devant les siens, il faut que tous les yeux se baissent. Et quant à l’insulte, il lui semble qu’elle est comme une méconnaissance de son rôle, une trahison envers la destinée commune à tous. Elle fait plus que le blesser, elle l’étonne : « Je suis un homme qu’on tue, mais qu’on n’outrage pas. »
Un sentiment pareil commande à la simplicité d’être sa compagne de route, sachant qu’aucun signe extérieur, fût-ce celui de la puissance souveraine, n’est capable de le combler. « Dans le fond de sa pensée, dit Bourrienne, Bonaparte dédaigna toujours également les oripeaux consulaires et les mascarades impériales. » De ceci, il y a mille preuves, du recueillement farouche de son enfance malheureuse au sommet le plus éclatant de sa vie, aux tortures morales et physiques de l’exil. La vanité aime le bruit, l’orgueil écoute le silence : « Quand pourrons-nous, dit-il en parlant de la vanité de son peuple, échanger celle-ci contre un peu d’orgueil ? » Et en effet il fuit la foule, ses ovations, les exhibitions en public, et c’est d’autant plus malaisé et cela frappe d’autant plus qu’une curiosité plus tumultueuse l’entoure et que son génie se fait plus solitaire à mesure que l’ivresse et la douleur des peuples tournent plus vite autour de lui. « J’arriverai à Paris à l’improviste, écrit-il après Marengo. Mon intention est de n’avoir ni arc de triomphe, ni aucune espèce de cérémonie. J’ai trop bonne opinion de moi pour estimer beaucoup de pareils colifichets. » Et de fait, c’est toujours de nuit qu’il y rentre, ou par une barrière à laquelle on ne l’attend pas, ou avec plusieurs heures d’avance, déroutant les plus acharnés. Quand il ne peut fuir une fête, qu’il doit l’accepter comme un instrument, ainsi qu’un ciseau pour sculpter la pierre, une charrue pour labourer, il est au supplice. Elle étale pour lui avec tant d’évidence la bassesse, la sottise, la servilité et la vulgarité des hommes qu’il a peur, à leur contact, de montrer le mépris qu’il leur porte et d’y compromettre sa puissance à les dominer de haut. Jamais il n’entre le premier dans les capitales conquises, ou même il les évite, par une sorte de calcul où la satisfaction de son stoïcisme aristocratique se confond avec le mystère dont il veut être entouré. Il n’entre pas à Madrid. Il ordonne à Joseph, dans un billet péremptoire, de pénétrer en pompe dans Burgos : « Autant je pense devoir faire peu de cérémonie pour moi, autant je crois qu’il faut en faire pour vous. Pour moi, cela ne marche pas avec le métier de la guerre. Et d’ailleurs, je n’en veux pas. » Il galope d’un bout à l’autre de l’Europe, comme isolé dans ses armées à qui il se montre à son heure pour en exalter le moral, et ne décrète une exhibition solennelle à laquelle il ordonne aux Empereurs et aux Rois vassaux de se rendre, à Dresde ou à Erfurth, que le jour où il la juge nécessaire aux fins qu’il poursuit sans les voir mais dont il connaît les voies, et à son action prestigieuse sur les imaginations. « Qu’est-ce que le nom d’Empereur ? Un mot comme un autre. Si je n’avais d’autres titres que celui-là pour me présenter devant la postérité, elle me rirait au nez[F] ». Il le savait tout aussi bien que ceux qui le lui reprochent, puritains étriqués qui n’ont jamais voulu comprendre que ce titre et la puissance extérieure qui s’y attache étaient comme une masse instrumentale indispensable à la symphonie gigantesque qu’il organisait et poursuivait dans un enivrement lyrique continu.
On le voit bien, lors de sa chute. Alors que tous l’abandonnent, un à un, ceux qu’il avait gorgés, ceux qu’il avait créés, et sa famille au premier rang, alors qu’il n’a plus avec lui pour lutter contre le monde que quelques vieux paysans et quelques petits conscrits, c’est son orgueil qui repousse les conditions que les alliés, aux portes de Paris, épouvantés de leur victoire lui offrent, la France, la Belgique jusqu’au Rhin, l’Italie… Fou ? Peut-être. Mais quelle force ! « Contre tout l’univers je n’ai que moi, moi seul, et la passion que mon cœur porte. Voici l’homme. Même abattu, même tué, j’aurai maintenu l’empire que je porte au dedans de moi. Je n’aurai pas cédé pour deux couronnes et un pouvoir consolidé et la paix et le repos et la richesse colossale et les bénédictions de tous, une seule étincelle de l’astre que j’entrevois. Je suis celui qui fait pencher l’un des plateaux de la balance, quand tous les rois et tous les peuples et jusqu’aux miens, et Dieu, se jettent dans l’autre plateau… » Deux ans auparavant, quand il s’enfonçait dans la steppe russe, traînant à ses talons toute l’Europe armée, vers le destin final à la découverte duquel, impitoyable envers lui-même, il se sentait comme aspiré, quelqu’un lui demandant qui défendrait la France si on l’attaquait en son absence : « Ma renommée », dit-il.
3
L’orgueil qui est, il me semble, la plus haute des vertus, mesure sa force créatrice à la qualité de l’ambition qu’il conditionne. Mais là encore il faut s’entendre. Une forme de l’ambition, c’est de paraître. L’autre, c’est d’être. Il n’y a guère ou point de nuances entre ces deux ambitions-là. Et la première est à la seconde ce que la vanité est à l’orgueil. On devrait, pour celle-là, imaginer un mot nouveau, car c’est à elle, par malheur, que le terme dont il s’agit s’applique à peu près constamment. Or, l’état de vertu ne s’attache qu’à la seconde.
Une source d’étonnement ne s’épuise pas pour moi. C’est l’absence d’ambition de la plupart de ceux d’entre les hommes qu’on qualifie d’ambitieux et qui vivent, dès le collège, dans l’intention très arrêtée de devenir ministre, préfet, général, ambassadeur, académicien ou président de la République. Commander six mois à des fonctionnaires, ou sept ans, dans les limites étriquées de règlements qu’on n’a pas même faits ! Voyez-vous d’ici un poète qui consentirait à écrire son poème pour la délectation d’une assemblée d’électeurs, à condition de ne pas dépasser un certain nombre de vers et d’observer toujours le même rythme ? L’ambition politique est la plus pauvre de toutes, ou la plus haute, selon le cas. Mais le second cas se produit une fois ou deux, en dix siècles. Celui qui, au pouvoir, n’est pas digne d’être le maître absolu et ne le devient pas par ce seul fait qu’il en est digne est un esclave. Je crois bien que Napoléon a joui du privilège unique de démontrer que si, au pouvoir, on n’est pas Napoléon, on n’est rien.
Au pouvoir ou ailleurs, il n’est qu’une ambition avouable, et Napoléon le savait. Il l’a expressément et royalement définie : « L’ambition de dominer sur les esprits est la plus forte de toutes les passions. » Ce fut la plus forte des siennes. Et seuls les ambitieux médiocres ont pu l’accuser d’ambition médiocre, par exemple d’être Empereur[G]. Son ambition fut de celles qui condamnent un homme à passer, dans sa jeunesse, à peu près inaperçu, parce qu’elle n’éclate ni dans leurs propos, ni dans leurs vêtements, ni dans leurs façons, ni dans leurs gestes, et que seuls ceux qui savent lire un visage pourraient la découvrir tapie et ignorée sous l’hermétisme de la bouche, le léger froncement du front, le feu étouffé du regard. Elle n’apparaît à personne, pas même à celui qui la porte, parce qu’elle n’existe pas. Il est orgueilleux, oui, mais comme tel il est timide, et s’il dédaigne la fonction en vue et l’uniforme étincelant, c’est qu’il a peur qu’on le remarque et le critique le jour où il revêtirait cet uniforme et accepterait cette fonction. La pudeur ombrageuse est la forme élémentaire de l’orgueil chez les enfants. Elle peut écraser, certes, s’il n’est pas très intelligent, toutes ses vertus créatrices. Mais si sa volonté croissante, ou le hasard, parviennent à le prévenir des raisons de cette pudeur, du sentiment de supériorité qui se cache sous cet orgueil, son ambition qu’il ignorait et que tous appelaient autour de lui, selon leur acuité psychologique, de la modestie ou de l’apathie, n’attendra plus qu’une occasion de se définir dans ses passions naissantes ou les événements extérieurs. A sa grande surprise, il se sentira quelque jour supérieur à ceux qui le méprisent ou l’ignorent et dont hier il admirait l’aisance, l’audace, la facilité. Il cherchera alors à découvrir et à saisir les instruments de la puissance propre qu’il sentira sourdre de lui.