« Comediante…, tragediante… » Il a le monde pour théâtre. Le pape, les rois, les armées, les peuples, les passions multitudinaires sont autant de pantins dont il tient les ficelles et qu’il jette sur la scène ou retire de la scène, à la minute qu’il veut. Il le sait. Il le dit. Qu’il a dû jouir de sa force ! « Roi de Naples, allez voir si le déjeuner est servi… » A Dresde, ou à Erfurt, devant un ou deux Empereurs, quatre ou cinq Rois, trente princes : « Quand j’étais sous-lieutenant d’artillerie… » Effarement, chuchotements, scandale. Regard de dompteur à la ronde : « Quand j’avais l’honneur d’être simple sous-lieutenant d’artillerie… » Et tous les fronts de se baisser… Aussi, quand l’antichambre est pleine et qu’on a annoncé les rois, les reines, avec tous leurs titres, les deux battants qui s’ouvrent lentement : « L’Empereur… » et le pas nerveux qui approche, seul dans le silence de tous. Et puis, entre un escadron habillé d’amarante et d’or, avec des plumets d’un mètre, des basanes vernies, des sabres au clair, et les vingt maréchaux dorés, brodés, empanachés, un cavalier au grand galop, en redingote, un chapeau noir vissé au crâne, seul. Comédie ? Je ne sais. Amour romantique de l’antithèse, plutôt. Grandiose sentiment d’une solitude terrible, sans doute, et nécessaire à la conquête de l’image qui fuit toujours. A Rœderer, qui traverse à ses côtés les hautes salles somptueuses des Tuileries et remarque qu’elles sont tristes : « Oui. Comme la grandeur. »

La Comédie suppose le mensonge. Mais aussi l’illusion. Le mauvais comédien est celui qui ment. Le bon, celui qui s’illusionne. L’un aime, et l’autre n’aime pas. Le plus grand des artistes n’est qu’un menteur sublime, il voit conformes au réel les images qu’il en donne. Comme Shakespeare ou Rembrandt, Napoléon croit ce qu’il dit. Mais le mensonge du poète passe à côté du plan social. La masse qui constitue le plan social ne peut s’en apercevoir que lorsqu’elle essaie de l’entendre. Le Philistin, alors, accuse Shakespeare et Rembrandt de mentir. Et le Philistin n’a pas tort. Ils mentent. Mais ils ne mentent que pour les besoins de leur art. Comme Napoléon lui-même dont l’art, par un hasard qui suffit à le calomnier aux yeux du Philistin bien qu’il n’en soit pas responsable, prend l’homme pour instrument. Il ment comme un poète, ou comme un amoureux, afin de ne pas se mentir. Ou comme un créateur de mythe, venu du profond Orient et qui veut faire l’avenir conforme à son sentiment. Il s’éblouit de mirages. Et quand il ment à propos de faits sur lesquels il ne peut y avoir deux interprétations possibles, c’est qu’il croit ingénument faire passer ainsi dans le cœur des hommes qui constituent les moyens de son entreprise géante, les illusions qu’il a sur elle et qui sont indispensables à sa réalisation. Le fameux Bulletin n’est qu’un moyen d’action sur l’âme simple du soldat, et qui l’entretient dans sa confiance nécessaire. Tout le monde ment au peuple, surtout ceux qui se disent et même ceux qui se croient ses amis. Car le peuple n’est pas capable d’entendre la vérité. Ou alors, dès qu’on la lui a dite, il exige un mensonge qui mette une promesse neuve au delà de son horreur. Les mensonges de Napoléon ne sont que les échos extérieurs d’une imagination puissante hors de laquelle il n’est point de réalité, et qui tente de mettre d’accord avec les événements véritables ceux qui se déroulent en lui. Hors de l’action, dans le tableau, dans la symphonie, dans le poème, je ne les apercevrais pas.

Son image est la seule vraie. Celles que perçoivent les autres n’ont pour lui de réalité qu’à condition d’entrer dans la formation de la sienne ou de dépendre de la sienne comme une ombre ou un reflet de la masse organisatrice autour de qui pivote l’œuvre et qui détermine l’accent, le caractère, le mouvement et la couleur de tous ses autres éléments. On l’a dit jaloux. Pauvre sottise, qui accuse la jalousie que lui porte l’accusateur. Peut-il être question, pour celui qui crée la symphonie, de jalouser l’un des premiers violons qui la traduisent au public ? Si le compositeur est là, si on l’oublie, si l’acclamation monte vers le virtuose, surtout si l’on attribue au virtuose le succès d’une conception dont lui seul connaît la complexité formidable, la mystérieuse immensité, cette richesse infinie de conséquences, de développements, d’atmosphère indéterminée, de dynamisme qu’elle enferme il raille, il souffre même, et cela est naturel. Quand il s’agit de sa force, il ne peut concevoir qu’un simple moyen de sa force puisse en masquer la royauté. Il veut bien le mettre à son rang, le premier, mais après le sien. Et comme il le sait sensible à la chose, il le couvre d’honneurs et d’or. On a dit qu’il se gardait de donner à ses lieutenants les noms de leurs victoires personnelles afin de cacher leur gloire dans le rayonnement des siennes. Le malheur est que c’est faux. Lannes reçoit le titre de Montebello, Davoust celui d’Auerstædt, Augereau celui de Castiglione, Ney celui d’Elchingen, Kellermann celui de Valmy. De pauvres êtres moins mal intentionnés ne pourraient-ils pas soutenir avec autant de vraisemblance, quand il accole le nom de Rivoli au nom de Masséna, qu’il attribue à Masséna le succès de la journée ?

Il ordonne après Auerstædt que Davoust entre le premier à Berlin. A peine au pouvoir il donne à Moreau, le seul homme à l’époque qu’on pût — de loin — lui comparer comme chef, la plus belle armée de la République, se réservant le petit corps qui doit agir en Italie. Et comme Moreau refuse de suivre le plan que lui, Napoléon, réalisera à Ulm, il n’insiste pas, le laisse libre. A la nouvelle du succès, il bondit de joie, dit Bourrienne. On prétend qu’il l’arrête aux portes de Vienne. C’est faux. Moreau s’arrête de lui-même. On l’a dit de Campo-Formio, alors qu’il était bien plus près de Vienne que les généraux — d’ailleurs battus — du Rhin. Mais on s’acharne, on dissèque, on déforme, on allègue, on insinue. On diminue et rapetisse, pour se mettre au niveau. Il est très remarquable que nos habitudes d’esprit nous condamnent à demander aux créateurs toutes les vertus négatives, et que nous exigions d’un aigle qu’il vole sans ailes, d’une hache qu’elle tranche sans fil, d’un poète qu’il crée sans imagination.

III
L’AVERS

1

L’homme apparaît dès son enfance, pour peu qu’on veuille bien juger les hommes par la passion que trahit leur regard, et non par la docilité qu’ils montrent à rester bien sages à leur banc. Chez celui-là il apparaît dans sa fierté farouche, dans ce signe de la grandeur qui déjà marque l’enfance, ou bien le premier rang au jeu, le rang de chef, les habits déchirés, la bouche sanglante, ou bien la solitude et le silence au milieu des rires et du bruit. Battu au sang, il ne crie ni ne pleure. Innocent, il n’avoue jamais. On le brime, on le rosse, il ne desserre pas les dents. « Bien qu’il eût rarement, dit Bourrienne, à se louer de ses camarades, il dédaignait de porter des plaintes contre eux ; et lorsqu’il avait, à son tour, la surveillance de quelque devoir que l’on enfreignait, il aimait mieux aller en prison que dénoncer les petits coupables. » Plus tard, monté au trône, il a tout oublié. Il suffit qu’on ait été son maître ou son condisciple pour qu’il vous comble de bienfaits.

Chose rare, il appelle alors et protège ceux qui l’ont vu misérable. Car il a été misérable. Il a eu faim. Il a connu le repas unique par jour, et, pour ce repas unique, le pain. Il a porté l’habit râpé, verdâtre aux genoux, aux coudes, la semelle de carton. Pas une fois il ne se plaint. Si on lui offre de l’argent, il s’empourpre, et se retire. Il élève son frère Louis avec sa solde de soixante francs. Il fait la cuisine, il fait le ménage. Empereur, à un fonctionnaire qui se plaint de ne toucher que 1.000 francs par mois : « Je connais tout cela, Monsieur… Quand j’avais l’honneur d’être sous-lieutenant, je déjeunais avec du pain sec. Mais je verrouillais ma porte sur ma pauvreté. »

Comme tant d’artistes romantiques dont il est, et l’un des premiers en date, et le premier en puissance sans doute, il est plein de « vertus bourgeoises ». Et les « vertus bourgeoises » ont ceci qui les distingue de toute espèce de vertu, c’est qu’elles ne vont presque jamais sans quelque ridicule, le respect pontifiant des bonnes mœurs, l’ordre domestique maniaque, les pantoufles au coin du feu. Elles atteignent leur apogée à l’apogée du bourgeoisisme dont il est, au moins dans la loi, le véritable fondateur. Elles attendrissent Balzac, elles boursouflent Hugo, elles corrompent Ingres, elles font délirer Michelet, ânonner Stendhal lui-même et vaticiner Carlyle. On ne se peut consoler de l’aspect caricatural qu’elles imposent à ces hommes puissants qu’en remarquant qu’elles s’étalent dans leur plus abjecte innocence par exemple chez Monsieur Thiers. Chez Napoléon elles surprennent, et il faut se défendre contre soi-même pour n’y pas chercher une excuse aux crimes dont on l’a chargé. Car au contraire ce sont elles, peut-être, qui nous les expliquent le mieux.

Il est plein de vertus bourgeoises. Les uns — les pauvres — l’en louent. Les autres — plus riches — l’en blâment. Un tel homme, dit-on, n’a pas le droit d’être bon fils, bon frère, bon mari, bon père, bon ami, bon administrateur de sa maison. Il est certain que le sentiment de la famille, et sa famille, ont compromis son œuvre spirituelle après l’avoir perdu. Car c’est à se tordre de rire : ils sont jaloux de lui, ils ont des crises de conscience, ils se croient des talents militaires, un droit divin, un droit d’aînesse[C], ils lui font des remontrances, ils boudent le trône qu’il leur jette parce qu’un autre leur va mieux : « A les entendre, on croirait que j’ai mangé l’héritage de notre père. » Il les fait rois, il les fait reines, il les gorge de titres, il les arrose d’argent. Eux le pillent et le trahissent, et lui ne cesse pas de pardonner[D]. Car c’est un tendre, au fond, qui se défend et s’observe, mais qui a trop de choses en tête pour se défendre et s’observer longtemps. Marmont, son pire ennemi, le sait bien : « Il cachait sa sensibilité, en cela bien différent des autres hommes qui affectent d’en montrer, sans en avoir. Jamais un sentiment vrai n’a été exprimé en vain devant lui et sans le toucher vivement. » Il adore son fils, joue avec lui des heures, se laisse tourmenter par lui. Il aime très bourgeoisement ses deux femmes, et quand il répudie la première, c’est un drame de conscience, des larmes, des remords, une ingénuité incroyable que la rouée exploite trop longtemps. Les enfants de Joséphine sont ses enfants : « Rien, écrit-il à Eugène, ne saurait ajouter aux sentiments que je vous porte ; mon cœur ne connaît rien qui lui soit plus cher que vous ; ces sentiments sont inaltérables. » Et d’ailleurs, de tous les siens, celui-ci en est le seul tout à fait digne par sa fidélité, sa droiture, sa pureté, son honneur. Passivement du moins, car il n’est pas de sa trempe. C’est un brave homme, simplement, peut-être même l’aime-t-il parce qu’il sait trouver en lui un bon appui, une sécurité entière, quelque chose qui le repose de ceux qui le trahissent et le grugent, l’un des pôles de sentiment où son cœur solitaire puisse étayer sa lassitude de battre trop fortement. L’autre pôle est sa sœur Pauline, gloire féminine du monde dont il est la vertu virile, qui est le génie de l’amour comme il est celui de la force, qu’il aime, et qui l’adore, qui le suit seule avec sa mère à l’île d’Elbe, qui le suivrait, s’il n’était plus généreux encore qu’elle, à Sainte-Hélène, qui ne cesse de le soutenir dans sa chute de sa tendresse et de son or, engage ou vend tous ses écrins, alors que l’ingratitude se répand avec tous les autres, frères, proches, amis, serviteurs, comme une lèpre sur laquelle il ferme, ou veut fermer les yeux.