[3] Une exception, la seule, j’espère bien. Cette phrase est tirée d’un projet de roman, Elison et Eugénie, que Bonaparte avait conçu dans sa jeunesse et dont le manuscrit a été retrouvé dernièrement en Pologne.
Plus tard, voici l’épanchement, avec les paroles pressées, brûlantes, comme un feu intérieur qu’il ne pouvait plus contenir. Après l’épopée italienne, on sait qui il est. Plus de sourires quand il entre, plus de parlotes dans les coins, et, si les femmes le regardent, c’est avec avidité. Il parle, alors, mais en maître. Il devient entraînant, séduisant, dominateur pour ceux qui savent écouter, pour ceux qui veulent comprendre — et pour les simples qui n’ont besoin ni d’écouter ni de comprendre et volent dans son sillage comme poussière dans le vent. Tant pis pour qui ne sait pas écouter, pour qui ne veut pas comprendre — pour qui a perdu sa simplicité aux accidents du chemin. Et c’est fréquent. Le calvaire intérieur persiste. Si les hommes, par ses actes, connaissent sa grandeur présente, les forces qui le travaillent continuent de leur échapper. Il est comme le peintre qui poursuit une image et à qui ceux qui l’entourent reprochent de ne pas s’en tenir à celle qui les satisfait. Il sent que c’est son cœur qui règle les pulsations de l’univers. Comment concevrait-il qu’il y ait, dans cet univers même, des hommes qui ne s’en aperçoivent pas ? Alors il brusque, il fonce. N’ayant pas le temps de convaincre il affirme, et voilà tout. Il ne s’agit pas de discuter avec l’homme de peu de foi et de peu de résolution si c’est le jour ou la nuit. Il s’agit d’enfoncer les portes du soleil.
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Cependant, on s’étonne de son mépris pour l’entourage. Et on le lui reproche. Et on écrit l’Histoire avec ces pauvretés-là. Il les emploie. Il les fait princes. Il les gave et les habille d’or. N’est-ce pas assez, pour ces pauvres ? Que lui veut-on ? Il se sert, pour la besogne politique, de Talleyrand ou de Fouché, pour la besogne militaire de Masséna ou de Soult, tous pillards, tous voleurs, tous fourbes, mais de première force dans leur art. Il les tient par la peau du cou, avec ses pincettes, et ne le leur cache pas. Mais il s’arrête un jour devant Gœthe, le regarde droit dans les yeux et lui dit : « Vous êtes un homme. » Et quand, pour le flatter, on tente d’abaisser devant lui un autre homme, voici ce qu’il répond : « Je n’ai point de reproches à faire à Chateaubriand. Il m’a résisté dans ma puissance. »
Une force essentielle l’habite, qui le tourmente, et qui ne peut sortir de lui qu’à condition de broyer en lui, autour de lui des gens, des choses, des sentiments, des intérêts qu’il aperçoit à peine, ou pas du tout, parce que son front est levé. Que la vérité lui paraisse, à lui, éclatante, et les moyens pour la réaliser directs, et qu’on s’étonne, et les discute, et s’inquiète et fasse des fautes, comment le comprendrait-il ? Alors il s’énerve, il s’irrite, et quelquefois une fureur véhémente, presque aussitôt réprimée, le prend. Prenez garde, d’ailleurs, que c’est surtout quand ses combinaisons chancellent, quand quelque chose est faussé dans leurs rouages, il ne sait quoi, ne s’apercevant qu’à demi que leur amplitude les disloque — entre 1809 et 1813, — qu’il devient chagrin et irritable et que sa souffrance morale et sa fatigue s’exhalent en propos amers, souvent injustes, qui font naître et grandir chez ses lieutenants et ses proches une vague d’inquiétude et de révolte contre lui. Dans ces moments, il est terrible. Tous nous ont dit la colère olympienne, les mots blessants, la terreur répandue, la flamme insupportable du regard. Tous aussi le pardon rapide — ou mieux l’oubli. « Laissez-le aller, dit Duroc, il dit ce qu’il sent, non ce qu’il pense, ni ce qu’il fera demain »[B]. En effet, il menace de faire fusiller tout le monde, et personne n’est fusillé. Il pardonne tout, et à tous, toujours, dans toutes les circonstances, jusqu’à la faiblesse, à l’aveuglement, — à la faute. Il ne revient jamais, ni en actes, ni en paroles, sur le pardon accordé. Il ne se borne pas à excuser les maladresses, voire les désobéissances, il oublie les trahisons. Bernadotte, Victor, Augereau, Bourrienne, et jusqu’au Moreau de Soissons qui lui fait perdre la campagne de France, ne sont pas punis. La veille de Leipsick, il parle doucement à Murat de ses négociations secrètes avec l’Autriche. Aux Cent Jours, il fait de Soult, hier ministre de Louis XVIII et qui vient de lancer contre lui une proclamation ignoble, son chef d’État-Major. Quand on lui annonce que Marmont passe à l’ennemi, voici ce qu’il trouve à répondre : « Il sera plus malheureux que moi. »
Au fond, c’est qu’il n’a pas le temps d’être méchant : « Il faut savoir pardonner et ne pas demeurer dans une hostile et acariâtre attitude qui blesse le voisin et empêche de jouir de soi-même. » L’homme fort peut pester contre la pierre qu’il heurte ou la ronce qui le déchire. Il oublie la pierre et la ronce, la seconde après. Il oublie même qu’il y a encore, sur les chemins, d’autres pierres et d’autres ronces. L’oubli est la plus magnanime des puissances que nous avons. Elle est aussi la plus féconde. L’oubli est au pardon ce que la pitié est à la justice. Il est le témoin généreux de la vaste ascension en nous des éléments de vie sensuelle et spirituelle par quoi nous renouvelons nos sentiments et nos images et nous présentons, avec notre candeur intacte, devant les jeunes illusions. C’est lui qui maintient dans le monde les forces éternelles de renouvellement du monde, l’amour, l’espoir, l’orgueil, le besoin d’immortalité.
Souvent, d’ailleurs, sa colère est feinte. Ce n’est qu’un instrument parmi ceux de son pouvoir. Je l’ai dit. L’homme, pour lui, est un enfant qu’il plaisante et tarabuste, qu’il protège, aime aussi parfois s’il est simple, qu’il méprise quand il est vil et dédaigne toujours un peu. Il fait la grosse voix s’il n’est pas sage, sachant bien que, comme l’enfant, l’homme a peur de la grosse voix. Il joue de sa colère avec un art consommé, sait saisir l’instant, et le lieu, y mêler les caresses aux menaces, en fourvoyer le diplomate, en mater le politicien, en héroïser le soldat. « Ma main de fer n’était pas au bout de mon bras, elle tenait immédiatement à ma tête ; la nature ne me l’a pas donnée, le calcul seul la faisait mouvoir. »
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Comédien ? Oui. Mais d’abord, il faut s’entendre. Il était Corse, il avait des aïeux toscans, d’autres probablement grecs. Chez tout très grand homme d’action du monde antique, Thémistocle, Alcibiade, Hannibal, Alexandre, Sylla, César, il y a un comédien. Les fondateurs de la morale eux-mêmes, ceux qui passent pour avoir révélé aux hommes la conscience, Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, s’habillent d’un manteau de poils, pendent à leur cou un écriteau, ramassent la poussière à deux mains pour s’en couvrir la tête et le visage, poussent des clameurs gutturales, font mille singeries pour attirer les badauds. Jésus rend la vue aux aveugles, la marche aux paralysés. Et je crois bien que le héros du Nord, dans le monde moderne, n’est pas plus pur. Cromwell est un comédien du genre sombre, Calvin du genre morose, et Luther, tour à tour, du genre sinistre ou joyeux. Le puritain, le quaker, le jésuite, le jacobin élèvent la comédie morale à la hauteur d’un principe de gouvernement. Les classiques héros de la vertu politique, Cincinnatus, Washington, choisissent pour tréteau le seuil de leur chaumière ou la bêche de leur charrue. Et tous, au fond, nous jouent la comédie de leur orgueil. Jusqu’aux artistes, qui font des pitreries sublimes ou misérables pour amuser la multitude et dont les meilleurs, ceux qui la méprisent, grimacent devant leur miroir.
Là est le problème, d’ailleurs. On joue toujours la comédie, mais tantôt à soi-même et tantôt à ses voisins. La première manière, je le crois bien, est la plus noble, et la seule noble peut-être, parce qu’elle suppose une sorte d’innocence divine et le désintéressement. L’excuse des héros de l’action, et de Napoléon avant tous les autres, c’est que, s’il joue la comédie à ses voisins, il en joue une bien plus vaste, et bien plus constante, et bien plus poignante à lui-même et que celle qu’il joue à ses voisins n’est qu’une conséquence irrésistible et un moyen de celle dont il contemple en lui le déroulement et les perspectives immenses et dont il poursuivra jusqu’à la mort la conclusion, sans la trouver.