Chez l’autre, c’est le contraire. On n’en a vu que le détail, et l’accident. Nul n’a consenti, il me semble, à méditer à son propos le mot profond que lui-même a inscrit au seuil de la connaissance des âmes : « Il faut pour les hommes un jour favorable, comme pour les tableaux »[1]. Une critique féroce, acharnée, vigilante, déjà aiguisée avant lui et constituant le fond du siècle, l’a environné et suivi pour épier tous ses actes, les plus insignifiants comme les plus exceptionnels, analysant chacun des gestes non seulement de sa grandeur, mais des instants les plus lointains et les plus insignifiants de sa plus obscure enfance. Dans la vie d’un homme effacé, les vices, les défauts sont peu visibles. Ils n’intéressent personne, et, quand on les aperçoit, ils se fondent dans l’uniformité grisâtre de la personnalité. Dans une vie éclatante, placée seule sur une cime, excitant la curiosité passionnée de tous les contemporains, de toute la postérité, et si puissamment illuminée que la moindre ombre, même mouvante et colorée, y apparaît du premier coup, les vices, les défauts attachent les regards et semblent noirs, fixes, indélébiles comme les taches du soleil. Dans le premier éloignement, ces taches s’accusent encore. Mais cela pour le petit homme, celui qui, dans un tableau de maître, ne voit qu’un doigt mal attaché, une cheville trop épaisse, une bouche de travers. Celui qui est trop près d’une grande chose n’en retient que ce qui lui ressemble, c’est-à-dire ce qu’il y a en elle de plus mesquin, de plus commun. Il y poursuit avidement ce qui la ramène à sa taille. Même quand elle l’attire, dès son approche il se met à l’affût. Il cherche ses vilains côtés pour y reconnaître les siens. Il ne se doute même pas combien il grandit le héros quand il s’attache, en épluchant sa vie, à démontrer qu’il est un homme.

[1] Qu’on m’épargne les références. Toute phrase de Napoléon, ramassée un peu partout, dans les mémoires contemporains, ses œuvres, sa correspondance, est en italique dans mon texte.

On a vu tel grand historien reprocher à celui-là d’avoir battu l’un de ses frères, quand il avait six ou huit ans. Tel autre, quand il était plongé dans un abîme de douleur physique et morale, d’avoir poussé quelques cris de colère et quelques gémissements. On a pris, on a voulu prendre pour des principes arrêtés, pour des vilenies de caractère irrémédiables, pour des méchancetés calculées, une certaine allure, en lui, de vivacité impulsive, un penchant pour la saillie brusque, l’humeur impatiente qui fuse, et s’éteint aussitôt. Il ne pouvait pas s’isoler, comme l’homme de pensée pure. Il était au fort de l’action, c’est-à-dire entouré, à toutes les heures du jour, de sots, de valets, de coquins. C’est en dedans de lui qu’un peintre, perdu au Louvre au milieu de la foule, qualifie d’imbéciles ceux dont il surprend les réflexions. Lui le disait souvent tout haut. C’était son mot. C’est le mot des natures puissantes dont la pensée et le geste sont presque simultanés et qui conçoivent mal qu’on ne puisse les comprendre et les suivre sans hésiter. Il avait, bien entendu, l’esprit de contradiction poussé à l’extrême, comme tous les hommes dont l’opinion est fermement, logiquement, personnellement assise et qui la sentent, même chez ceux qui la partagent, flottante à la surface de quelque préjugé commun. Parfois il se taisait. Parfois aussi il échangeait, avec son entourage, de ces banalités courantes que nous disons tous et qu’on recueillait pieusement parce qu’elles sortaient de sa bouche. Y a-t-il jamais eu un grand homme qui se soit livré sans défense à tous ses interlocuteurs ? Spinoza ne tient pas à son porteur d’eau les mêmes propos qu’à Descartes. Napoléon interrogeait très longuement les hommes simples sur ce qu’ils connaissaient bien. Quant aux niais, il s’amusait à les étourdir de paradoxes. Il était comme un escrimeur, agacé parfois, dont la rapidité des parades et des ripostes fait perdre pied à l’adversaire, et dont l’adversaire renonce en cachant sa mauvaise humeur. Rœderer signale ses boutades. Je crois même qu’il dit le mot. Les autres n’y comprennent goutte ou enregistrent bêtement[A]. « Vous prenez toujours tout au sérieux », dit-il à Gourgaud avec impatience, et le pauvre d’ailleurs écrit, un jour qu’il n’est pas trop chagrin : « S. M. me traite avec toute l’amitié possible et me donne, en jouant, des soufflets. »

[A] Voir l’[Appendice].

En a-t-on assez trafiqué, de ces bourrades soldatesques par lesquelles l’instinct, en lui, manifestait ses jubilations et ses contentements muets, sachant mal parler à des simples qui ne l’eussent pas compris ! Imaginez l’histoire de Jésus écrite par un pharisien. Je suis bien sûr que Napoléon n’a jamais pincé l’oreille de Gœthe. N’est-ce donc pas ainsi que s’expriment, vis-à-vis des enfants, certaines natures très hautes qui les aiment mais ne savent pas se mettre au niveau de leurs soucis, ni de leur langage ? On leur pince le bout du nez, ou les oreilles, on leur tire un peu les cheveux. Y a-t-il là de quoi refaire l’Histoire, à propos de Napoléon ? Son geste était-il si méchant ? Il consistait, nous dit Bourrienne, à donner « des petits soufflets avec l’index et le second doigt ou à pincer légèrement le bout de l’oreille. » Et quand il traitait les gens de nigaud, ou de niais, ou de sot, « jamais, dit encore Bourrienne, il n’employait (ces mots) sincèrement, et le ton dont il les prononçait en rendait la signification toute bienveillante… » D’ailleurs quand il tarabustait les gens et qu’il leur voyait de la peine, il se repentait aussitôt : « Il ne voulait jamais souffrir que qui que ce fût se brouillât avec lui »[2].

[2] Bourrienne.

Mais quand duraient les jérémiades, quand décidément celui qui se plaignait refusait de comprendre, quand on lui réclamait plus qu’il ne vous devait, c’est-à-dire, strictement la protection, la bienveillance, l’affection qu’on doit au brave animal familier qu’on agace parfois ou flatte de la main entre la promenade et la pâtée, la taquinerie cessait, un mot vous jetait dans le rang : « Vous avez cru, en venant ici, dit-il un jour, excédé de reproches niais et de lamentations puériles, à Gourgaud, presque seul avec lui dans l’île brûlante, vous avez cru, en venant ici, être mon camarade… Je ne le suis de personne. Personne ne peut prendre d’empire sur moi. »

2

Certes, il est ombrageux. Il se sent d’une essence rare. Le contact du rustre ou du mondain le blessent cruellement. Son enfance, à ce point de vue, sa jeunesse entière sont atroces. Il souffre de tout, de son accent corse qu’on raille, de son nom qu’on défigure, de ses manières bizarres de petit sauvage pris au piège, de son visage singulier qu’on trouve ingrat, malvenu, de son uniforme râpé qu’usent la brosse et le fer. Un orgueil brûlant le dévaste, tire ses yeux en dedans, amincit son nez, crispe ses lèvres, le mure dans un silence sombre où tous les nerfs, tendus comme des cordes, contractent le cœur pour alimenter de sa substance la flamme tapie de l’esprit. Plus tard il paie cela, c’est un nerveux incurable, migraineux, bilieux, dyspeptique, sensible aux odeurs, aux couleurs, aux bruits, aux intempéries comme un artiste ou une femme, rempli de tares et de tics, tisonnant, tripotant ses doigts, avec un tremblement dans la jambe, un pas précipité, de brusques dégoûts, de brusques fatigues, mais capable d’efforts géants, semant ses centaures derrière lui après trente heures de cheval, toujours galopant, trempé, ou brûlé, ou livide, arrivant seul au but, mangeant peu, et vite, et quand il y pense, dormant quand il en a le temps.

Ombrageux ? Oui. Comme un aigle tombé dans un troupeau d’oies. Il sent sa supériorité, mais il est trop fier pour la dire. Il veut la prouver d’abord. Il n’est pas fait pour les fadeurs, ni pour les grâces. « Son imagination ardente, son cœur de feu, sa raison sévère, son esprit froid ne pouvaient que s’ennuyer du salut des coquettes, des jeux de la galanterie, de la logique des tables et de la morale des brocards »[3]. Je crois bien. Il souffrait de tout. Parce qu’il bâtissait en lui une image de la grandeur que tout rapetissait et salissait. Parce que nul, autour de lui, ne pénétrait sa puissance secrète. Parce qu’on souriait à son entrée, parce qu’on parlait bas dans les coins en le regardant. Parce que les femmes le lorgnaient avec une moue dédaigneuse. Ou du moins qu’il se figurait tout cela. Je crois bien. Le mépris qu’il avait des hommes, le désir qu’il avait des femmes le rendaient timide et hargneux. Manquant de tact parfois, à cause d’une crise brusque d’amabilité mal réglée, d’une douleur mal contenue, d’un besoin mal dissimulé d’impressionner quelque interlocuteur. Manquant de tact, comme un poète de génie manque très souvent de goût. Connaissant mal les usages du monde, parce que l’empire du Monde tient entre les parois de son cœur.