Là aussi, me semble-t-il, il échappe au ridicule, en ce qui regarde du moins ceux d’entre ses ducs et princes qui ont ramassé leur diadème dans leur sang, — car pour les autres on songe aux ducs de Trou-Bonbon et aux princes de Limonade. Mais il n’y échappe, prenez-y garde, que parce qu’il est Napoléon et comme tel ne se rend pas très bien compte que l’inharmonie de l’institution vient de l’incompatibilité qu’il y a entre une nouvelle noblesse héréditaire et les principes mêmes qu’il veut lui faire représenter. Là comme ailleurs il entraîne après lui, dans sa gigantesque aventure, toutes les contingences morales, psychologiques, sociales qui prétendent l’emprisonner, et dicte tout haut son poème qui gardera sa valeur propre, même si son expression matérielle s’effrite de toutes parts. « Quel roman, pourtant, que ma vie ! » En effet. Etre un petit montagnard corse, débarquer un jour tout enfant, sans nom, ni sou, ni maille sur le continent, dans quelque barque de pêche, et vingt années plus tard avoir sept ou huit rois ou reines pour frères ou enfants d’adoption, donner, comme on donne une aumône, à d’anciens palefreniers, ou cabaretiers, ou sergents, tel trône qu’on choisit parmi les plus vieux de la terre ou qu’on établit d’un décret, saisir entre les mains du plus haut pontife de la plus haute religion la couronne de Charlemagne pour l’enfoncer soi-même sur son front, prendre au poignet, à son passage, la fille du plus vieil Empire de l’Europe pour la jeter sur son lit, et s’arranger de telle sorte que la postérité trouve ces choses naturelles et ne puisse plus concevoir l’Histoire si elles n’eussent été. En effet. Une erreur s’excuse quand on en voit sortir un mythe. A la source de tous les mythes, il y a un grand nombre d’erreurs. Mais il y a quelque chose de plus fort que la Vérité. Et précisément, c’est le Mythe.
« Les guerres de la Révolution ont ennobli toute la nation française. » Voici l’idée centrale qui explique et excuse tout. Évidemment, au début, il y a chez lui une illusion sincère sur l’avenir de l’aristocratie qu’il fonde. Il croit que cet ennoblissement, conquis par le sacrifice et le danger dans la responsabilité terrible des batailles, continuera de maintenir au niveau qu’ils ont su atteindre ceux chez qui il l’a sanctionné par des distributions de dignités et de titres. Il croit que, comme lui, ils montent. Il croit qu’une couronne, même fermée, ne peut pas les satisfaire, puisque son front, à lui, brise le plus haut dôme des couronnes pour chercher au delà, il ne sait où, un diadème mystérieux qu’il ne saurait atteindre pour la raison, ignorée de lui sans doute, qu’une grande âme est incapable de gravir sa propre hauteur. Plus tard il s’en doutera, bien plus tard, quand il verra les représentants des plus vieilles monarchies se bousculer dans le sillage de ses bottes, mendier un mot, un sourire de lui, se prostituer pour qu’il ajoute à leur gâteau un pré, un bois, un village, lui demander non seulement des exemples de dignité, mais des leçons de tenue extérieure, être plus que ses domestiques, en avoir l’air. Et surtout quand il aura vu, ramené par leur meute enragée dans sa France exsangue, lui seul, accablé de gloire et de revers, battu des pluies, couvert de boue sanglante, et toujours, toujours, toujours soulevé par son incurable illusion, lui seul avec quelques pauvres petits, fous d’amour pour sa force solitaire, quand il aura vu ses ducs et princes l’abandonner un à un. Alors, et pour l’espace d’un éclair — le temps de voir, et d’oublier, et de saisir, pour le dernier effort, le dernier tronçon de l’épée : « Dans la position où je suis, je ne trouve de noblesse que dans la canaille que j’ai négligée, et de canaille que dans la noblesse que j’ai faite. »
4
Sa religion est ce qu’elle doit être, étant donné la direction de ses idées philosophiques et la forme de son action. Quelque superstition italienne, innée pour ainsi dire et machinale, reliquat, chez tous les hommes de ces races, du besoin de représenter par des signes les forces inconnues dont le jeu assure le sens et la continuité du monde. Un athéisme aussi déterminé que vague quand il se trouve en face d’un croyant, un déisme aussi imprécis que péremptoire quand il se trouve en face d’un athée. Et, plus profond en lui, le mysticisme de tous les artistes puissants. C’est-à-dire la sensation confuse, mais vivante, et enivrante par instants, qu’il est en communication constante, par des moyens et pour des fins qu’il ne cherche pas à s’expliquer, avec l’esprit épars dans la vie universelle. Il ne croit pas, nous l’avons vu, à l’immortalité de l’âme, mais à la conquête par lui-même de sa propre immortalité. Dans le domaine de la pratique religieuse il accomplit, comme chef de peuple, les quelques gestes extérieurs qu’il juge nécessaires au maintien de la paix spirituelle, et laisse quiconque libre de croire ou de nier. Mais à la condition que les autres, non plus que lui, n’empiètent sur son territoire. Un jour qu’on veut lui plaire, par exemple, on lui envoie un rapport où il est question de canoniser Bonaventure Buonaparte, un de ses ascendants lombards : « Épargnez-moi ce ridicule, » écrit-il en marge du papier.
Je crois que c’est bien tout. Toute forme confessionnelle n’existe qu’en dehors de lui. C’est un objet, qu’il manie ou néglige à sa guise. Elle est à part de sa philosophie du monde, qu’elle a pu contribuer à former, ne fût-ce que par son rôle historique, mais qu’il a laissée en arrière de lui sur la route, comme un caillou dont on connaît le nom et la composition chimique, et qui ne joue plus aucun rôle organique dans les rouages de l’esprit. Il n’en parle à peu près jamais, car il n’y réfléchit guère, ayant, une fois pour toutes, écarté cela de son chemin. Si l’on insiste, voici ce qu’il répond, et la réponse fait regretter qu’il ait écouté Cuvier plutôt que Lamarck et refusé de recevoir et de lire la Philosophie Zoologigue : « Nous ne sommes tous que matière… L’homme a été créé par une certaine température de l’atmosphère… La plante est le premier anneau de la chaîne dont l’homme est le dernier. » Ce n’est pas si mal, il me semble, et peut-être même très hardi, surtout pour la dernière phrase, car on trouve dans les autres l’essentiel de la doctrine de Diderot ou de Buffon. Gœthe ne nous dit pas s’il parla avec lui de ces choses. Ils se fussent certainement compris.
Mais voilà. Il y a le domaine du temporel. Et c’est dans celui-ci qu’il œuvre. Il ne faut jamais l’oublier. La religion, ici, fait partie de son système, dont le Concordat est, en France, pour l’action générale et positive qu’il prépare, le moyen. Dresser chez lui les unes contre les autres les confessions religieuses, ou bien l’athéisme contre elles, alors qu’il veut répandre sur l’Europe non pas seulement les principes, mais surtout les réalisations légales de la liberté et de l’égalité, il s’agit bien de cela ! La liberté, l’égalité des cultes sont inscrites dans les Droits de l’Homme. Il donnera aux cultes opprimés par la Révolution ou par l’Europe, la liberté et l’égalité. Il reprend simplement la politique d’Henri IV, la seule qui soit digne d’un homme libre sachant, lui à la fois incroyant et chef de peuple, que son rôle d’incroyant et de chef de peuple est d’assurer à tous les croyants de son peuple le droit de croire ce qu’ils veulent dans la forme qui leur plaît. Mais attention. Il défend strictement les frontières de leur domaine. Le spirituel est libre, à condition qu’il reste dans sa sphère et n’entre, sous aucun prétexte, dans celle du temporel. Le pape en saura quelque chose. Sans doute, un jour, vis-à-vis de lui, il aura la poigne un peu rude. Il manquera d’élégance, irrité d’une résistance que les armées les plus farouches ne lui ont jamais opposée. Placé par sa nature, et ses idées, et ses actes, aux antipodes même du christianisme, il pensera faire du pape un fonctionnaire, ce qui est une idée latine, et non juive ou grecque, catholique plutôt que chrétienne, et une conséquence directe du vaste système esthétique suivant lequel il se représente la société qu’il organise. Il conduit un orchestre immense où le pape tient un instrument. Le pape veut jouer à contretemps. Il ne l’expulse pas de l’orchestre, mais il brise son archet.
Le catholicisme, pour lui, ne prend une importance spéciale que du fait qu’il constitue la religion de la majorité du peuple qui l’a élu. Cela à part, il traite le catholicisme comme il traite le protestantisme, comme il traite l’islamisme, comme il traite le judaïsme, avec bienveillance, sans plus. « Les conquérants, dit-il, doivent connaître le mécanisme de toutes les religions et les parler toutes. Ils doivent savoir être musulmans en Égypte, catholiques en France. J’entends par là : protecteurs. » Mot de chef, qui a d’autres buts que de jeter les unes sur les autres les religions, parce qu’il considère les temps où cette lutte était féconde comme fermés. Mot d’artiste de l’action, à peu près inintelligible aux hommes de son époque — et de bien d’autres, — où quiconque n’était pas anti-chrétien à la manière de Voltaire ou déiste à la manière de Rousseau passait pour un « fanatique ». Les rires de ses lieutenants devant son attitude au Caire étaient bel et bien des rires de soudards qui, s’il n’eût été là, fussent entrés bottés dans les mosquées sous prétexte qu’il était aussi bête de croire en dieu au Caire qu’à Paris. Ils ne pouvaient se rendre compte qu’il saisissait, comme tous les hommes profonds, le caractère fatal des grandes religions humaines, ce qui me semble nécessaire dès qu’on travaille dans le grand.
Est-ce tout ? Non. Il y avait, de ce côté-là, sous le ciel, une chose qu’il ne pouvait vaincre. Peut-être parce que cette chose il la portait en lui, mais appliquée à d’autres fins, et la poursuivait sans relâche. Une chose que nul ne peut vaincre, parce que nul ne peut la saisir. Parce qu’elle est la certitude inébranlable, aussi bien dans l’esprit le plus haut de toutes les religions que dans quelques hauts esprits isolés parmi les hommes, que le cœur de Dieu cesserait de battre si l’esprit la saisissait. Il ne pouvait rien contre le pape, et il le savait : « Les prêtres gardent l’âme et me jettent le cadavre. » Oui. Tout est mort, qui sort du désir de l’étreinte pour consentir à l’étreinte et se laisser mesurer. Et ce fut là, sans nul doute, le dernier et le plus amer aliment de son désespoir.