Les Historiens qui font gravement, au nom de la morale, son procès à Napoléon, ressemblent à tel clergyman, gras et rose, frais émoulu du séminaire, et vierge, qui sermonnerait un grand artiste déjà vieux et tout déchiré par la pensée, la paternité et l’amour. Et au fond, c’est ça la morale.
Certes, les « classes dirigeantes » ont préféré et préfèreront de tout temps Louis-Philippe à Prométhée, et c’est bien naturel. Supposons Napoléon arrêtant définitivement la guerre après Marengo, comme on l’a cru — et comme il l’a sûrement espéré un moment lui-même, — continuant l’œuvre du Consulat jusqu’à la fin de sa vie, administrant en paix, ouvrant des ports, creusant des canaux, lançant des bateaux, traçant des routes, et mourant à soixante-dix ans au milieu de son Conseil d’une attaque d’apoplexie. Évidemment, il eût laissé dans la mémoire unanime des dépositaires irresponsables du bonheur des hommes un inattaquable souvenir. Seulement, il n’eût pas semé dans les quelques imaginations responsables de la grandeur des hommes ce feu qui les alimente. Les discours de Comices et de Distributions de prix, les Éloges d’Académie, les Rapports des Mutualités se fussent gonflés de périodes, certes. Mais aurions-nous eu Dostoïewsky ?
La morale est à la foi ce que la calligraphie est au style. Quand le saura-t-on ? Jamais.
Il eût fallu, pour parler de cet homme, l’auteur de Coriolan. On a donné la parole à un petit avocat de Marseille, féroce et pontifiant, finaud et bas, imperator lauré de nénuphars et stratège en pantoufles, qui a travaillé de son mieux à ramener le héros à sa taille en s’imaginant le grandir. Et tous après lui, ou avec lui, les plus grands même, l’ont jugé en bourgeois rentés — rentés par l’organisateur de la Révolution qui les avait, pour un siècle, installés dans leur privilège, — ou en pasteurs épiques certes, mais plus aveugles que Milton. Tous. Lanfrey et Norvins, Barbier et Walter Scott, Carlyle, Chateaubriand et Emerson eux-mêmes, et Hugo — Homais à Pathmos — au premier rang. Tous, sauf Stendhal et Gœthe, sans doute. Taine consacre un chapitre à dresser de lui une image monumentale, et un second à la briser. Quinet n’y comprend pas grand’chose. Tolstoï absolument rien. Et pourtant, et pourtant, tous ont volé vers lui comme l’insecte à une flamme. Même prêchant, même moralisant, par haine ou par amour, les poètes y ont reconnu un être de leur famille. Pourquoi Beethoven n’a-t-il pas dédié sa Symphonie à Marceau, ou à Hoche ? « Un homme comme moi est un dieu ou un diable. » C’est vrai. Mais comment ont-ils été si peu nombreux, parmi ceux qui ont vu en lui soit un dieu, soit un diable, à connaître que le Diable n’est qu’une autre face de Dieu ?
Soit pour la malédiction, soit pour l’excuse, les plus perspicaces d’entre eux ont vu en lui un amoral. Même ceux-là se sont trompés. Et je ne sais si c’est dommage, car ainsi Napoléon, — cet « être incompréhensible »[9], serait plus aisé à saisir, et plus pur. Mais non. Il n’est pas amoral. Il n’est pas même immoral. Dans sa vie privée, je veux dire. Il est comme moi, il est comme vous, et comme eux, ceux qui le louent, ceux qui l’invectivent, d’une honnêteté suffisante, et même supérieure à la moyenne, de cette honnêteté normale passée dans l’habitude de la plupart des hommes distingués qui n’ont que faire des petits moyens détournés, des petites saletés mesquines, parce que les uns et les autres encombreraient leur chemin. Dans sa vie publique, c’est autre chose. Il connaît les hommes, hélas, ne croit guère à leur pureté — et là est son impureté. Il utilise la morale sans en posséder l’illusion. Incurable faiblesse, dès qu’on œuvre à même l’action, et qui sapera la sienne. La morale sociale, comme la religion, est un simple instrument qui lui est nécessaire et qu’il manie comme les autres, pour maintenir l’équilibre dans les peuples qu’il gouverne et accroître par là leur puissance offensive et leur capacité de production. C’est la bonne toile, les bons pinceaux, la bonne couleur qu’il faut au peintre, quelque chose de net et de solide qui assure le côté matériel de l’œuvre. Il renverse, par là, les valeurs communes, puisque l’ordre et la paix sociales, au lieu d’être ses buts, sont ses moyens. Un monstre ? Soit. Mais ce monstre réalise, du moins immédiatement. Si ce n’est pour lui qu’un outil, il est d’une trempe telle qu’il construit, avec des décombres, le seul édifice possible où l’ordre qui se cherche puisse habiter un moment.
[9] Chateaubriand.
Il est vrai qu’il ne s’embarrasse pas de métaphysique transcendante. Il ne se demande pas ce qu’est la morale en elle-même, si elle est féconde ou stérilisante, légitime ou sans fondements. Il gouverne. Il poursuit les fripons, les pillards, les prévaricateurs. En quelques semaines, dès qu’il a pris le pouvoir, l’anarchie générale est étouffée, par des moyens quelquefois rudes, mais légaux. Peu d’exemples, mais bien choisis : « La sévérité prévient plus de fautes qu’elle n’en réprime. » La nuit les rues, les routes redeviennent sûres. Les fonctionnaires sont soudain probes. Les magistrats intègres. Les agents du fisc désintéressés. Le calme renaît dans les villes, la sécurité dans les campagnes. Le travail reprend partout. Il suffit de deux ou trois ans pour rédiger, promulguer les Codes qu’il discute, article par article, avec les jurisconsultes surpris et souvent battus sur leur terrain. Il apporte, dans le déblaiement de la maison commune, encombrée depuis dix années de tant de ruines morales que nul n’y reconnaît plus son chemin, cette sagesse orientale, ce positivisme romain qui ont donné à tous les peuples leur squelette spirituel depuis quatre ou cinq mille ans. « La morale publique, dit-il, est fondée sur la justice qui, bien loin d’exclure l’énergie, n’en est au contraire que le résultat. » En effet, l’homme fort protège le faible, permet au fort de s’affirmer. Il n’est d’autre paix que la Paix romaine, établie contre le violent par l’appareil de la force en action, maintenue contre le sournois par l’appareil de la force au repos, et répandue de proche en proche comme le blé qui conquiert les terres incultes, précédé, mètre après mètre, par le fer dans le sillon. Mais à la condition qu’un fort tienne la poignée de la bêche.
2
Il ne me semble pas que le péché originel de sa fortune politique puisse être retenu à sa charge au jour du Jugement. La démocratie a ses dogmes. Et le respect de la Loi, même si la Loi est caduque, même si, de toute évidence, elle a cessé de répondre aux besoins les plus urgents, même si des attentats antérieurs — ce qui est le cas pour Brumaire — ont modifié la Loi au profit de ses thuriféraires, est au premier rang de ceux-là. Il est pourtant des Lois profondes, souterraines, organiques, supérieures à la Loi écrite, qu’il appartient précisément à l’homme puissant de saisir et de dresser contre la Loi écrite, si l’heure a sonné pour elles. Quand luttent l’esprit et la lettre, je ne crois pas que la société civile ait plus à y gagner que la société religieuse, si la lettre accable l’esprit. Condamner toujours, et dans tous les cas, le coup de force politique, c’est condamner, où qu’il s’exerce, tout mouvement vivant allant contre les idées reçues et les formules acceptées. C’est condamner l’artiste, et le savant, et l’inventeur qui pour introduire dans l’art, la science, l’industrie, un nouvel accord entre l’intérêt commun et l’intelligence créatrice, n’hésite pas à marcher seul contre l’alliance obscure des intelligences passives et des intérêts particuliers. C’est condamner le marin qui abat d’un coup de hache, quand le navire va sombrer, les mâts trop chargés de voiles. Peut-être d’ailleurs est-il dans l’ordre que ce dogme soit répandu, afin de maintenir un cadre nécessaire que le premier venu ne se croie pas autorisé à briser à tout instant pour son profit personnel ? « Il faut être bien étranger à la marche du génie pour croire qu’il se laisse écraser sous des formes. Les formes sont faites pour la médiocrité. Il est bon que celle-ci ne puisse se mouvoir que dans le cercle de la règle. » Quand c’est un grand esprit ou une grande volonté qui entreprend l’aventure de franchir ce cercle-là, ceux qui vivent en esprit et en volonté le reconnaissent sans peine et absolvent l’audacieux[O].
Une vertu, entre tant d’autres, a fait la grandeur de cet homme : le caractère. Le courage bref des champs de bataille n’est pas le plus difficile de tous. Tant d’yeux qui vous regardent, et la mort fait si peu attendre ! Le courage à vivre est plus haut. La vie tend ses embûches à tous les coudes du chemin. C’est elle qui attend, et tout le temps qu’il faut. Elle est sûre de vous surprendre. Elle vous sait paresseux devant l’effort constant qu’il faut pour l’agir, pour la penser, pour la conserver en vous toujours montante et combative chaque fois que vous avez fait sur elle une conquête et songez à vous arrêter. Les soldats de la mort sont rangés en masse devant vous, tous armés contre vous seul, et vous le savez, et un éclair de décision peut vous donner, s’ils vous manquent, une longue existence de repos et d’honneur. Et puis vous ne pensez guère, vous êtes ivre, vous allez… Les soldats de la vie sont invisibles, et innombrables, ce sont les passions, les rancunes, les intérêts enchevêtrés de tous les hommes qui vivent et les ligues obscures qui se forment contre quiconque tend à dépasser le niveau, et vos propres passions, vos propres rancunes, vos propres intérêts qui vous poussent à ne pas le dépasser, ou à faire semblant de le dépasser en vous haussant sur les pointes ou en mettant sur votre tête une couronne de carton… Je doute que Napoléon ait jamais montré, sauf aux minutes décisives où il fallait qu’il la montrât, la bravoure de Ney, ou de Murat, ou de Lasalle. Mais Ney, Murat, Lasalle tremblaient devant Napoléon.